Une autre phrase le fit presque bondir de son lit :
" Je considèrais comme le plus sacré des devoirs de me révolter contre toute oppression, quel qu'en fût l'auteur ou la victime. Il y a toujours en moi beaucoup de Don Quichotte..."
Ce fut comme une révélation. Il venait de vêtir les habits de l'hidalgo et monté sur une rossinante, il partait à l'assaut de son moulin à vent. Pas tous ceux qu'il voyait juchés sur les collines environnantes, mais un seul qu'il finirait bien par abattre. Il avait découvert sa nouvelle raison de vivre et par son acte de vengeance, réssusciter les siens, les extraire des mains d’Hadès et au-delà de la mort, les ramener à la surface de la conscience humaine, leur faire faire un véritable procès à travers son sacrifice et il savait que c'était le seul moyen de les réhabiliter: punir l'auteur de la tragédie.
Et il repensa à nouveau à Nietzsche :
" La vie est essentiellement appropriation, agression, assujettissement de ce qui est étranger et plus faible, oppression, dureté, imposition de ses propres formes..."
Pourquoi avoir accepté pendant tant d'années, presqu'un demi-siècle cette agression et n'y avoir point répondu ? Au moment du drame, ses petits poings purent paraitre bien faibles, son esprit bien confus et son âme totalement obturée et mortifiée ? Mais n'eût-il pas pu se nourrir au lait de la haine, faire de la vengeance son ultime raison d'exister ? L'imposition d'une situation qui avait bouleversé sa vie était-elle sans appel? La justice qui avait détourné les yeux, pouvait-elle escamoter un acte ignoble commis au nom d'un exorcisme national ? Et si le rite sacrificiel de la punition infligée à l'auteur d'un forfait par la communauté n'est pas appliquée d'une façon unanime, la détente cathartique, cette purification brutale tant attendue par l'individu traumatisé ne pourra s'accomplir que par un acte solitaire. Le "nous" subit une dégradation, et le "je" doit prévaloir. Crever l'oeil du Cyclope d'un pieu durci par le feu, ne pouvant être affaire de tous, Ulysse se donnera le devoir d'agir en toute liberté. A l'antagonisme unitaire défaillant succèdera le réflexe personnel. Le meurtre, depuis la plus lointaine antiquité, attire la vengeance, nourrissant ainsi le cycle infernal de la mort se donnant à la mort. La justice personnalisée reconnue et parfois louée dans le cas de la vendetta, sera vite réprimée dans les temps modernes par un code de conduite imposé par l'ensemble des nations. Le processus judiciaire universel se substituera au rite sacrificiel individuel ou de clan afin d'apaiser la violence et de l’empêcher de servir à nouveau d'alibi à un conflit pour éclater. Mais que se passe-t-il, lorsque le meurtrier s'est pris pour un sacrificateur à la cause nationale et que l'élan de pacification, de réunification et d'harmonie a jeté au rebut les victimes de l'affrontement primal ? Au nom de qui et de quoi, le bouc émissaire sera-t-il effacé de l'argile des mémoires ?
Roger Marcoux, dans la tornade de l'Epuration, avait semblé le plus faible à ce combat inégal. De plus, il avait, sans délai, détourné ses forces vives vers d'autres horizons, préfèrant à l'affrontement frontal avec son parricide, la lutte contre d'autres adversaires tout aussi coriaces mais qui ne viendraient pas remuer la boue de sa mémoire. Il les avait pris comme les Curiaces, un par un, avait terrassé les plus tenaces, cajolé les plus endurcis et s'était creusé au fil des années, depuis la sortie de l'université, un trou où il s'était vite senti à l'abri, un bunker pour oublier son vrai combat. En s'appuyant sur les uns pour passer par-dessus les autres, en enfonçant le concurrent afin de se faire une passerelle pour franchir un cap difficile, il était sorti vainqueur d'un grand nombre de conflits et avait montré ses dents de jeune loup. Mais à aucun moment, il n'avait assimilé l'adversaire à son ennemi. Il ne voulait pas confondre les deux et éventuellement s'écoeurer d'une guerre sans merci pour laquelle il se lasserait. Cette virginité de l'esprit et l'instinct de vengeance qui l'animaient à présent rendaient donc sa force extrêmement vivace et redoutable. Surtout depuis qu'il avait rejeté comme inapplicable à son cas, la triste parole de Louis XVI qui dans la prison du Temple, le 20 janvier 1793, la veille de son exécution, disait au Dauphin : "Mon fils, promettez-moi de ne jamais songer à venger ma mort !" Comme l'enfant ne semblait pas réagir, le roi avait insisté : " Vous avez entendu ce que je viens de vous dire : jurez que vous accomplirez les dernières volontés de votre père!". Le Dauphin avait alors sept ans, l'âge du petit Roger. Et lui, Roger Marcoux, n'avait rien juré. Son ennemi n'avait pas donné le temps à son père de lui dire au revoir. Il était libre de tout serment !
