Mardi 20 mars 2007

LIVRE 1
« Demain le soleil était noir »
 
       CHAPITRE 1
 
6 JUIN 1994 LE MOLAY LITTRY à 7 HEURES 08


 
       Le débarquement serait pacifique. Du moins prévu et organisé pour l'être ! Rien à voir avec celui qui, il y a un demi siècle, vit jaillir du compact brouillard et des flots tumultueux, des troupes de « marines » américains dont une large poignée d’engagés avaient été relâchés des prisons du Texas où ils étaient enfermés comme truands, violeurs ou tueurs, libérés en cette occasion pour assassiner légalement à la guerre ou mourir au champ d’honneur, ce qui leur vaudrait une réhabilitation au sein de la société qu’ils avaient offensée. Engeance noire de Chicago, hispanique de Floride, blanche des Appalaches, « troisième dessous » de la société jetés en avant dans la bataille comme le furent les Sénégalais en 1914 dans les Ardennes, par leur effrayante apparence, leur faciès plus grimaçant que l’effigie de l’abominable Tu, divinité maori à qui les prêtres offraient les coeurs rôtis de leurs ennemis, les G.I. avaient semé la terreur parmi les défenseurs allemands et le désarroi dans la population civile française du coin. Les Allemands avaient bien prévenu alentour que l’invasion, si elle avait lieu, serait menée par des meutes hideuses de forçats déchaînés. Les hommes du 115e Régiment de parachutistes américains s’étaient rasé le crâne et avaient ainsi collé un masque patibulaire de bagnard à leur visage. Le Colonel Robert Sink, commandant le 506e PIR (régiment de paras) s’était écrié devant ses troupes : « J’ai oublié de vous dire que les Boches ont averti les civils de la côte que le déferlement allié serait conduit par les paras américains, tous des condamnés et des psychopathes, facilement reconnaissables à leurs têtes rasées ou presque ! » Ces Rambos d’avant l’heure, sortis directement du rituel polynésien Whaka-Hoa, auxquels il manquait les lunettes Ray Ban, les maillots sans manches, la bandera, portant cependant le poignard de chasse crénelé au mollet et les bandoulières de munitions autour du torse musclé, avaient le crâne poli et lisse, tatoué de serpents démoniaques, de flèches védiques et de symboles lubriques, badigeonné de couleur grenade ou de noir de charbon ou de bouchon et décoré d'une mèche de cheveux raidis par une gominade séchée, droite comme une touffe de Mohawk, vert arak ou jaune régalien. Mais depuis des lustres, leurs affreuses silhouettes avaient réintégré leur cachot ou s’étaient volatilisées en poussière d’os comme les dieux aiment la thésauriser ou en fumée d’augure sybillin. Les survivants de la boucherie allaient aujourd’hui céder la place à des crinolines de poils rares et blanchis, ébouriffés comme auréolés par un coup de mistral, des calvities avancées ou des tonsures involontaires, coiffures de vieillards cacochymes tirés d’hospices, d’hôpitaux militaires ou de mouroirs délabrés. Le rictus sauvage de ces nouveaux croisés partis pour la délivrance des lieux saints du concept idéal démocratique, le pays de Descartes, Rousseau, Voltaire, Diderot et Tocqueville, découvrait des dents acérées, abrasées comme du marbre, fichées entre des bourrelets de chair bavant d’invectives, de vengeance et d'envie d'égorger. Les traits déformés par une symbiose anthropo-zoomorphe s’étaient effacés devant une face rubiconde de bon vivant, veinée de bleu, au nez blanchâtre épaté, couperosé et turgescent, sculpture du temps, des épreuves familiales et du bien-être chèrement acquis, chaque boursouflure du visage comme autant de fruits, de légumes et de feuillages assemblés à la Giuseppe Arcimboldo.
       Le débarquement serait, cette fois-ci, fort bien géré. En effet, la Normandie n'était province à connaître de longues périodes de paix. Loin s'en fallait ! Depuis le pas cadencé et bien rythmé des Romains déboulant du Sud en passant par le charivari des Northmen surgis par l'eau des pays brumeux et froids du Nord, les multiples conquêtes et reconquêtes de rois déchus ou étrangers et la formidable armada assemblée de l'autre coté de la Manche, le sol de cette région avait été foulé par les pieds de milliers de soudards, piétiné par des hordes de sabots, entâché des déroutes de charrois et des encombrements de fuyards et de blessés, antoisé de fumier, labouré par les chenilles de chars d'assaut et la terre, meurtrie de profondes scarifications, s'était imprégnée de sang dont les reflets teintaient les pommes du bocage en automne. Fertile à force d’engrais humains, elle était devenue le verger atavique de l’Europe.
        Casques, heaumes, hallebardes, épées, traits, estagnons, arcs, arbalètes, armures, catapultes, bourguignettes, armets, javelines, piques, épieux, braquemarts, estocs, jambarts, carapaçons, goussets, dossières, cottes de Jaque, mitrailleuses, lance-flammes, bazookas, canons n'étaient plus que pièces mirobolantes de musées, suspendues aux murs des châteaux avoisinants ou entassées dans les "Memorial" pour dépeindre des époques révolues. A l’aube, le flux radié de bérets basques, de casquettes de paysans de l'Iowa, de chapeaux, de bandeaux et de calots imprimerait à la côte un lent mouvement de roulis vestimentaire d'équinoxe.          
        A quelques dizaines de kilomètres du rivage, le bourg de Le Mollay Littry s'éveillait dans la brouillasse. Provincial, ce terme lui allait à merveille. Cloîtré au milieu du bocage normand, il était desservi de routes étroites et sinueuses qui serpentaient au travers de murets et de haies d'aubépines. Il était sur le point, en effet, de revivre une nouvelle marée humaine. Paisible celle-là. Pas comme celle de 1944.
      Autour de la grande place, ombragée l'été par des rangées bien sages de platanes et de marronniers, se serrait tout le commerce local: vaste supermarché à ciel ouvert de boutiques diverses qui vendaient des colifichets, de la mercerie, des souvenirs du fameux débarquement et plusieurs magasins plus imposants où s'achetaient appareillage électrique, éclectique, en retard sur la technologie offerte à Paris, équipement ménager, hétéroclite que la vitrine présentait avec la ferveur de reliques dans une châsse et vêtements pratiques, taillés dans un quelconque atelier de la rue du Sentier. Pris en sandwich, les dépôts d'alimentation. En une seule matinée, la ménagère fait le tour de la place, un cabas à la main, la calculette dans le regard, une entrave dans la conscience. Le boucher, le charcutier, le boulanger. Au passage, un coup d’oeil aux devantures bien décorées un peu à la parisienne, un soupçon de coquetterie relevé ici et là dans des revues de mode, mais sans céder aux mythes poudrés des Ferraud ou des Versace.
         Provinciale aussi l'atmosphère feinte qui paraît peu guindée : les gens des plus modestes aux notables se côtoient sans cérémonie. Dés les premières secondes à flâner le long des boutiques, un profond sentiment de sérénité, de tranquillité inhibitrice envahit le touriste qui ralentit d’instinct. Tous les habitants semblent se connaître tellement les saluts sont en apparence simples et francs mais sont en réalité entortillés d’entregent social; on se croise, s’embrasse, réverbération de bonnes manières qui ne sera que mélange vain et inique, les professions de foi ne se déclamant point car elles sont encastrées dans les traits et maintien.
          Provinciale enfin par l'humilité du bourg à oublier les épisodes sanglants, glorieux reliquaires ou cicatrices épouvantables de l'Histoire de France. A chacun son rôle : pour la France paysanne, ce fut de saigner, souffrir, couturer sa terre de purulentes balafres telles les tranchées de Verdun, sacrifier ses taxis en bord de Marne afin de protéger Paris, recevoir de terribles plaies comme les destructions massives de Caen, servir de tremplin à une conquête éblouissante qui ceindra le front de la Patrie d’une nouvelle couronne de lauriers et accrochera autour du cou de la Capitale capiteuse et vaniteuse, un collier de crânes et de gueules cassées, ceux des vassaux provinciaux mutilés au combat, semblable à celui porté par Shiva lors de ses rites initiatiques. Les poteaux de la tribu des Aïnus auxquels ces indigènes, ancêtres des pithécanthropes japonais, attachaient les ossements des animaux et des ennemis qu’ils avaient tués, se sont métamorphosés au fil du progrès technologique en présomptueux arcs de triomphe dont les pattes pachidermiques portent comme autant de vestiges sépulcraux, le nom des victoires amèrement payées. Ces monuments ont fonction de défoulements divinatoires et de sanctuaires rituels afin de maintenir éveillé, en chacun des citoyens de la nation, le sens de la merveilleuse oblation. Le souvenir de l’ambition phosphorique est grandiose mais les victimes qui ont servi par leur chair et leur sang à élever ce mausolée n’ont place dans le cénotaphe comme à l’ère paléolithique. Le général vainqueur n’ose plus se régaler de leur cervelle éclatée comme en témoignent les vestiges de l’homme préhistorique. Le progrès sociétal est passé par là !
    Etre écrasée, pillée, étouffée, battue avec rage, voir la beauté de ses sites défigurée, résister à l'extrême, être punie vicieusement pour porter un cœur sur la poitrine, brûlée pour croire à un autre dogme, achetée et se faire refuser la parole, annexée et bafouée, ses coutumes et dialecte piétinés, pressurée comme à Venise où le peuple servit de pilotis de bois enfoncés dans la vase pour y élever des palais princiers, labourée jusqu’au sang pour nourrir la honte, abandonnée comme une vieille catin une fois son antre assèchée, désertifiée par des rêves utopistes et l’attirance particulière des mégapoles, humiliée par les ricanements des citadins de la ville-lumière, ignorée dans ses droits tel a été, est et sera le sort de la province française. Par contre à Paris épargné, la gloriole des monuments sur lesquels s’inscriront le titre des cités conquises et estropiées, le monopole du patrimoine et du pouvoir empourpré par l’honneur.
       La Normandie comme bien d’autres régions avait perçu son lot de supplices : démantelée par les Romains, Vikings, Francs, Normands qui ont défilé sur cette terre d'accueil, pris souche et commis les parturitions, racines de la France actuelle, au sein des prairies à l'herbe généreuse. Vint alors le cycle dévastateur des luttes entre les deux rivales de chaque côté de la Manche, commencé, pour réparer un outrage, par l’incursion de Guillaume le Conquérant décidé à réduire la difficile Albion et la soumettre. Hastings fut vengé mais les vainqueurs furent chassés par une pucelle. Encore de retour sur le continent pour sauver l'aristocratie en péril. Avancée de l'Europe que beaucoup rêvaient de maîtriser à coups de débarquements. Jusqu'au Grand Débarquement de 1944 où les embarcations aux labels étrangers et étranges de « LCVP » (Landing Craft Vehicle and Personnel), bateau à fond plat, transportant trente-six hommes ou une jeep et un escadron de douze hommes, « LCM » -Landing Craft Mechanized- plateforme flottante sur laquelle s’entassaient des camions, des bulldozers, des half-tracks, des véhicules blindés ou de "LCT"-landing Craft Tank-, péniches lourdaudes appelées DUKW que les Marines surnommèrent DUCK – le canard- bourrées de tanks, de munitions et d’essence, toutes ces embarcations de contreplaqué construites, avaient supplanté les "drakkars " en bois massif de chêne des Northmen. Les usines Andrew Higgins, ingénieur autodidacte, véritable génie de la construction navale, dispersées à la Nouvelle-Orléans, en produisirent plus de vingt mille.          
        Par cette froide matinée que le soleil aurait du mal à extirper de sa torpeur nébuleuse, un autre débordement s'esquissait entour. Les bombardements qui l'avaient précédé n'avaient pas eu l'éclat retentissant et fait autant de vacarme que ceux de 1944. Mais ils avaient néanmoins réussi à effrayer les gens du crû. Par voitures combles, ils avaient abandonné leurs maisons et fui le long des routes comme un exode inéluctable. Des conseils proclamés haut et fort par la Préfecture les avaient encouragés à s'exiler le temps des cérémonies. La propension médiatique avait suffi à déclencher le brouhaha et les répercussions de l'événement qui se mijotait avaient eu plus d'effets que les piqués des "jabos " la veille du Débarquement. Perverse, sournoise, puissante comme une grande houle de printemps, la pluie d'informations, scories argotières de poudrière radiophonique et télévisuelle força la population autochtone à chercher refuge derrière leurs volets fermés ou dans la famille en dehors de la zone interdite. Car toute la région qui s'étendait du bourg de Le Molay Littry à Vierville-sur-Mer sur le littoral avait été cernée par un gigantesque et imperméable cordon de sécurité.
           Les carrefours des moindres routes, chemins vicinaux crevassés, sentes plongeant vers les plages ou promenades longeant les falaises couvertes de gerçures, grouillaient d'hommes en uniforme bleu de la gendarmerie, kaki de l'armée française, vert olive des MP américains. Derrière les haies vives qui écorchaient, près des fermes tassées sous le poids des siècles, contre les manoirs délabrés en grès sertis d’ouvertures fantasques, autour des bourgades importantes protégées par des terrains zonards, un opulent réseau d'agents secrets rôdaient à la recherche d'un indice inquiétant. Il fallait montrer patte blanche pour pénétrer les différents cercles concentriques de barrages. La clef magique pour entrer dans ce royaume sous haute surveillance, se présentait sous la forme d'une carte d'accès distribuée au compte-gouttes par quelques organismes gouvernementaux ou associations semi-officielles. Le nec plus ultra des passe-partout modernes, celui qui aux dires du grand journaliste Léon Zitrone, permettait "d'approcher les rois et les reines", était la carte de Presse. Et si en surplus, s’aguiche, à la boutonnière, le ruban rouge de la Légion d’Honneur, tous les officiers s’empressent de faire passer avec force salamalecs. Evidemment, une "PRESS CARD" était un mets de prince.
          En une nuit, comme des bolets saillis après une averse chaude, la calme bourgade avait été envahie par cette ochlocratie fongicide qui fouillait du crayon, du micro, du téléobjectif, le moindre recoin de la campagne en quête d'un ultime survivant de l'attaque aérienne des jours précédant l'opération "Overlord" et pinacle du coup unique de fin de carrière, appelé d'un mauvais anglicisme le "scoop", l'espèce rare qui n'aurait pas "encore passé à la télé", une espèce d’alleur, larve crépusculaire qui de fantôme de ruine se métamorphose l’espace d’une demi-journée, dans les légendes de Normandie, en papillon resplendissant. Pires que des charognards sur un lambeau de cadavre négligé par les hyènes, ils lui disséqueraient l'âme, lui extirperaient la plus petite bribe de souvenir et la pauvre victime, macérée dans le jus sirupeux du patois journalistique, jetée au cénacle des chantres de l’information, emprisonnée par le cartel de la presse, détraquée par la moulinette médiatique, penserait que le 6 juin 1944 avait été en vérité moins terrifiant que cette journée de commémoration.
         Déjà la place principale de la bourgade rutilait de voitures, camionnettes et autres véhicules qui déversaient de plus en plus vite leur chargement de visiteurs en tenue festive. Puis des convois de cars enfilèrent la grand rue pour venir s'installer en file indienne sous les arbres. En effet toute la région était verrouillée et interdite aux particuliers. Le Mollay Littry se transformait en gare de triage, ganglion du système de sécurité qui filtrait les invités des cérémonies aux plages Omaha, Utah ou au cimetière américain de Colleville.
         Les mesures d’ordre étaient exceptionnelles vu la brochette d'hommes d'état et leur arroi présents à la commémoration du "D-Day". Les gardes rapprochées, les corps d'agents secrets, appartenant aux divers états invités, étaient sur le pied de guerre.
         Encore à moitié endormis, les reins moulus par le long voyage au-dessus de l'atlantique, les anciens combattants US de la "Big Red One", de la deuxième, quatrième et vingt-neuvième Divisions ou les très rares survivants du 116e Régiment se dirigeaient d'un pas lourd qu'ils s'efforçaient de rendre alerte vers les cafés de la place. Enveloppés d'imperméables chauds, de grosses vestes fourrées, portant sur la tête un béret, une casquette, un calot décorés de multiples breloques commémoratives, ils s'engouffraient par paquets dans les établissements suivis de leur femme. L'oeil averti des journalistes reconnaissait l'écossais à son "glengarry", l'américain à sa stature, l'anglais à sa moustache. D'ailleurs il était dérisoire de les différencier car tous reflétaient, dans la rémission de leur retraite, par leur livrée et par leur badinage de franche camaraderie, l’instant émouvant du crépuscule stellaire de leur vie. La journée leur appartenait sans partage, sans équivoque malgré quelques incidents vexatoires et ridicules qu'ils avaient dû subir la semaine précédente lorsque quelques bureaucrates pompeux d'un nébuleux ministère inutile au coeur de Paris, tentèrent de les déloger des hôtels de la côte pour placer gratis, au frais de la princesse, des thuriféraires bedonnants et des fonctionnaires parasites en mal de Thiodaisies. Devant le tollé des vétérans et la menace de boycotter la commémoration devenue ainsi mascarade, l'administration fautive et sans scrupule vacilla. Tout rentra dans l'ordre.
       Tassés dans les cafés, ces braves ex-soldats valétudinaires, rescapés de l’Enfer,  buvaient avec lenteur et délectation un chocolat brûlant ou un café amer comme le narghilé de la Résurrection. Leurs coudes rentraient dans les côtes des voisins tellement ils se pressaient les uns contre les autres dans la salle étroite qui même aux meilleurs jours de la saison touristique, laissait les coudées franches aux consommateurs. Mais ils n'y prenaient garde. Ils avaient déjà vécu cette situation lorsque empilés, pires que des sardines, dans les barges de débarquement, ils avaient fait la traversée de la Manche dans une mer déchaînée. Les vagues traîtresses prenaient de travers les embarcations, les faisant tressaillir comme des bouchons pour les plonger brutalement au fond des creux. Le lieutenant Charles Ryan du 18e Régiment, Première Division, décrira ainsi le LCI- Landing Craft Infantry- surchargé d’hommes : « Une boite métallique dessinée par un sadiste 
 pour transporter des soldats sur l’eau tout en créant en eux un sentiment de malaise physique de nausée et une dégradation morale qui apportera en eux une rage et les fera se jeter sur la plage en une telle condition de fureur qu’ils détruiront, dévasteront, tueront tout sur leur passage. Cet engin diabolique combinait les  mouvements du toboggan, du dressage de cheval et du chameau. » Tous, malgré les cachets dont on les avaient gavés avant le départ, étaient victimes d'un affreux  mal de mer. Ils se vomissaient dessus, libérant leur petit déjeuner sur les manches,  les jambes, les mains et le paquetage des camarades qui entraînés à leur tour, leur rendaient la pareille. Les plus résistants dans le LCT 191 craquèrent : l’épaisse couche visqueuse de glaires et de rejets alimentaires qui tapissait le fond du bateau, se mouvait telle une géante méduse et se balançait au gré des vagues, les faisait patauger sur le plancher dans les trous de six mètres, lorsque l’un d’eux perdit son dentier dans son sac en papier. Navré d’une telle catastrophe, le malheureux plongea la main dans les  sécrétions, en retira l’objet si précieux et  le fourra dans sa bouche sans même l’essuyer ! L'odeur infecte de la vomissure collective fit tourner de l'oeil à plus d'un.
Mais ils n'avaient aucune issue de secours, aucun recours à une bouffée d'air frais. Seule la simple accoutumance était un  moindre mal. Et encore s’ils avaient été préparés à une telle secousse !
L’entrainement de six mois qu’ils subirent à Slapton Sands ne se faisait que par temps calme et sur une mer d’huile ! Pour ne pas les traumatiser !
 
 
       La noria de l’enfer était lancée. Sur leur tête, une voussure plombée, scellée, plus épaisse que le radier de granit d'une tombe. Pour la plupart, ce fut le préambule, un aperçu prémonitoire de ce qui les attendait sur la plage de Vierville ; ils étaient déjà recroquevillés, momies de Nazca au fond de la fosse et ils s'en doutaient. Ils n’attendaient plus que la  première pelletée de terre ! La gorge desséchée par les pastilles qu'ils avaient absorbées  à la dernière minute avant de se coincer contre la paroi de la "barge", les brûlait à en hurler et la rétine mangeait tout l'oeil bouffi au point de les rendre aveugles. Beaucoup  connurent la même impression que dans les "grand-huit" des fêtes foraines. Prisonniers de leur harnais, ils s'élançaient du haut d'un mur vertical vers une fulgurante descente puis un retournement, le cerveau à l'envers plaqué au crâne, une vrille dans les deux sens, une remontée abrupte pour replonger dans un cycle infernal. Les plus audacieux en reprenaient pour un tour. Au contraire de cette journée 'apocalypse. Même les plus hardis n'auraient pas droit à un autre billet. Et ce ne furent pas trois minutes de cris épouvantés et de battements de coeur accélérés mais plus de dix heures à être ballottés sur une houle  furieuse.
       Alors que pouvait leur faire un tassement pêle-mêle au fond d'un minable café, parcouru d’un vent coulis, dans une petite bourgade de Normandie ? La présence à leurs côtés, devant eux, des Niebelungen de la plus grande Armada que la terre ait conçue, les requinquait, leur mettait le feu aux artères. Leur sang coulait aussi vif que la lave, leurs poumons affaiblis, malgré la compression des voisins, s'emplissaient d'effluves de combat et de relents de tuerie. Des lèvres humectées constamment par une goulée de café ou de bière ou par une langue nerveuse, dévidaient des capilotades peu ragoûtantes de leurs souvenirs. Ils tentaient de ratisser large dans leurs mémoires caillées, de triturer leurs entrailles torturées pour faire resurgir les traits du Joe qui venait de Brooklyn, du Bob galvaudé de l'Alabama ou du David tout juste émoulu de sa synagogue de New York. Un front lisse, duveté, devenu fantasmagorique vision, rosace rongée par l’âge, étriquée par le temps, jaillissait une seconde de son sarcophage cérébral. Tout avait été si vite, si horrible qu'à leur retour à la ferme, au bureau, à l'usine, des mois voire des années, ils s'isolèrent pour oublier. Ils avaient gagné, c'était sûr, mais à quel prix ? Hantés par des clichés imputrescibles, le copain au bras arraché par un obus et projeté comme celui d’une poupée de son au sommet d'un des nombreux pieux plantés par les troupes de Rommel tout le long de la plage, un brave type dont le profil le plus sympathique reposait à plat sur le sable puisque l'autre était cimenté à l'acier d'un tétraèdre, l'ami d'une traversée avec qui on avait plaisanté, le tronc fiché sur les galets car ses jambes traînaient en contrebas. Chacun avait trinqué avec la camarde en brocart pailleté, avant de la voir s'éloigner sous la rhapsodie luxuriante du sinistre canon qui aboyait vers l'horizon en feu, déchiqueté par le pire des orages. Un verre levé en l’honneur de « l’ultima forsan », la dernière heure peut-être ! Ils avaient enfoui au plus profond de leur grenier psychologique, les photos de l'horreur maintes fois réitérée par la suite, comme ils l'auraient fait de lettres de rupture. Cassure de leur jeunesse, brisure de leur innocence. Ils avaient refermé le placard de l’abomination et comme Barbe-Bleue, savaient que quiconque enfoncerait la clé dans la serrure du cloaque, la retirerait dégoulinante de sang. Alors ils l’avaient à jamais cachée dans une encoignure fort sombre de leur subconscient. Toute la panoplie d’images insoutenables avait été flanquée au fond d’un puits : le front troué, la mâchoire éclatée, les dents rivetées au cerveau, le soldat porteur d’un lance-flammes et d’un réservoir de carburant brûlé vif par l’explosion de son engin, l’officier sectionné en deux par
 une rafale de mitrailleuse, le capitaine, de son moignon sanglant, montrant d’un doigt virtuel la direction à suivre, le lieutenant de vingt ans qui pleurait en tremblant dans un cratère, le pantalon mouillé d’urine, barbouillé de diarrhée.
          La vie granuleuse d’incidents mineurs avait repris le dessus. La famille retrouvée, heureuse de le récupérer en un seul morceau, avait comploté pour le rendre à la routine civile. Mariage, enfants, carrière, le cycle monotone et casanier de l'existence d'un père de famille repartait sur la voie quelque temps chaloupée
et rompue.
          Aujourd'hui était un plongeon au coeur de la gehenne, l’acmé de la reconnaissance internationale. Presque tous avaient hésité, de peur de racler
 dans le filet du souvenir force vestiges immondes de "leur" guerre comme les pêcheurs raménent encore de nos jours une bombe abandonnée qui pourrait faire sauter leur barcasse. Les remugles du Styx étaient capables de les faire chuter dans les flammes de l’enfer. Partis jeunes recrues à l'âge insouciant où l'on pense plus aux jupons qu'au barda de troufion, remplis de force virile, rêves à foison, rire de défi à la bouche, cœur pétant du désir d’en découdre, œil pétillant de fierté d’être de l’aventure, buvant à grandes goulées la gloire d’une soif sans fin, ils étaient revenus, l’âme en guenilles, vieillis de vingt, cent ans, témoins de ce que le monde peut offrir de plus ignoble, de plus inhumain. Le plus dur pour eux n'avait pas été de se lancer au combat dans des conditions inimaginables, vers ces plages truffées de mines, dans l'eau boueuse jusqu'à la ceinture, le treillis imprègné d’eau de mer, de sel, de sable, de sang et de vomis qui les démangeait à les faire crier de rage et les alourdissait au point où ils avaient du mal à marcher, épouvantés à l'idée de piquer du nez puisque leur équipement de plus de trente-cinq kilos ne leur aurait pas permis de remonter à la surface ou d'échapper aux tirs meurtriers des nids allemands, mais de survivre. A leurs yeux c'était, dans l’orgie de la chance, les ripailles du hasard, le dédale de l’existence, injuste. A leur retour, ils allaient longtemps souffrir d'aliénation, terme qui désigne celui qui est "différent", tout autre du groupe. Ils s’étaient sortis à grand peine d’une centrifugeuse que le moindre des mortels ignore. Pire que l'agonie d'un déporté car même dans le plus vicieux camp de concentration où fourmillaient d’infâmes polypes, jamais il n'y eut autant de sang, de lambeaux de chair, de membres pulvérisés, de crânes perforés qu'en ces quelques heures du Débarquement ! La vague était rouge, le sable était rouge, les rochers étaient rouges, des brocs de sang tombaient à verse ! Ils avaient connu la "situation extrême" qui leur avait fait côtoyer des symptômes schizophréniques et catatoniques et qui en avait poussé plus d'un au suicide. D'autres avaient sombré dans une dépression mélancolique, un délire de persécution ou une illusion incontrôlable. Et d'un pas de somnambule, hagards, n'avaient-ils pas délibérément avancé au-devant du feu ennemi? Leurs camarades, impuissants, incapables de retenir ces angélomanes, ces fakirs maculés d’inconscience, la pupille ardente injectée d’atropine, et qui devaient leur tirer dans les jambes pour les faire coucher, avaient alors ressenti une culpabilité qui les feraient, plus tard, s'accuser de lâcheté puisqu'ils avaient cherché refuge derrière un obstacle. Les hostilités terminées, ils durent faire "tabula rasa" afin de retrouver un semblant d'équilibre psychique. Ils se contentèrent longtemps de pérorer, tel Sieyès: "J'ai vécu!". Et les quelques vers de Tennyson auraient pu leur hanter l’esprit : «  Cannon to the right of them . . . » dans son poème, « La charge de la brigade légère » :
« Canon sur leur droite/ canon sur leur gauche/ canon devant eux/ tir et tonnerre/ aucune raison de savoir pourquoi/ simplement faire et mourir ».
   En effet d'un doigt nonchalant comme celui d'un officier nazi imperturbable qui désigne la victime de représailles ou de la chambre à gaz, Dieu avait éliminé huit jeunes soldats sur dix et les avait offerts à son ministre de la guerre dont le corbillard ne chôma pas. Mieux que ce que l’oraison du haut-commandement avait pronostiqué ! On leur avait dit avant de les embarquer que neuf sur dix ne reviendraient pas ! Un dénommé Charles East avait dans la péniche contemplé son voisin de gauche puis celui de droite et avait pensé : « Pauvres types » tellement il se croyait invulnérable dans le secteur « Dog Green ». Les chefs n’avaient pas non plus osé croire que sur les trente hommes d’un LCT qui voguait aux côtés du sien il n’y aurait qu’un seul survivant uniquement parce qu’il avait été retardé par le poids de son équipement, plus de cinquante kilos, fusil, charges TNT, mortier, munitions, rations alimentaires , radio-émetteur. Et aucun gradé ne leur avait avoué quoique prévu au programme des réjouissances, que la première vague d’assaut, exorde du débarquement, ne serait composée que de sherpas de l’expédition, essouflés par le fardeau puisque les rescapés des lignes d’assaut suivantes, plus légèrement flanqués, utiliseraient les armes et provisions prises sur les cadavres pour forcer la défense allemande. Sacrifice à la gloire de la patrie, sacrifice aux ambitions exhibitionistes d'une poignée de diacres. Ils étaient les « Meriah », jeunes Hindous, élevés pour être immolés. Alors que le grand prêtre, le satrape, le prévôt, le suppôt de la mort lève son poignard, les témoins de la tribu Kondh, aux Indes, chantent : « On sacrifie l’ennemi... on sacrifie les « Meriah »... les dieux ont besoin de tant d’offrandes! Durga mange, Durga mange tout ! » Une fois rassasié des enfants jetés dans son antre, le Dieu Poséidon laissera les villageois en paix jusqu’au prochain convoi d’Hésione. Comment expliquer à leurs proches leur immortalité ? Ne rencontraient-ils pas leur sycophante ? Toute survivance à un tel drame dénote une faiblesse dans leur comportement : s'étaient-ils, inprima instantia, battus comme des lions, des héros ? N'avaient-ils pas fait preuve d'une relative couardise ? Avaient-ils donné leur possible pour sauver le camarade, le copain ? Questions insidieuses qui leur laboureront les tripes dans le bateau du retour. Mais au fond, n'avaient-ils pas été les victimes rituelles d'un combat qui devait être le dernier, la panacée du Mal de l’Humanité, la suprématie de l’apanage de l’universalité chrétienne ?
      Par contre aujourd'hui le mot d'ordre était autre que celui lancé par le Général Eisenhover : "let's go !". Ils n'avaient plus à y aller. C’était leur choix. Ils étaient revenus en aparté, pèlerinage pour célébrer une grande victoire sur le fascisme.
       Les deux malheureux cafés débordaient. On ne pouvait plus entrer. Déjà le conteur redondant côtoyait l’adversaire débonnaire, le vulgaire s’asseyait face à l’intrépide, l’onagre planqué vantait son exploit imaginaire. Les gestes devenaient vifs et agités surtout à la vue d'un uniforme ou d'une casquette qui rappelait un souvenir de jadis; un contact après un dur combat avec une unité voisine, un verre partagé à la hâte dans un bivouac perdu, un instant de repos dans un lieu plus calme, éloigné du front avec les questions sempiternelles :   " D'où viens-tu ? De quel bataillon es-tu ? " Et alors d'énumérer les titres et libellés des régiments. Les visages cannelle, boursouflés, ravinés par la besogne, bouffis par la bonne chère, ronds comme des chopes de bière brune et presque de la même couleur s'éclairaient d'un large sourire à la vue d'un calot rappelant une connaissance. Dessous, enveloppant un corps gras de bouddha, une veste distendue à en craquer les coutures, veste gardée précieusement dans une housse en plastique avec un bout de bois de cèdre contre les mites et ressortie dernièrement pour cette unique occasion, tel un objet de culte. Sur la poitrine, un placard de médailles et de rubans glanés sur le front européen, symboles du miracle d'être resté vivant en plein milieu du Tartare. Miracle non pas dû au courage insensé de ces jeunes hommes d'à peine vingt ans, échoués par un caprice d'hommes politiques et de généraux en mal de victoires, dans la fournaise qu'est la guerre mais simplement par une chance impertinente que seul le grand geolier pudibond de l'au-delà pouvait expliquer. Pourquoi s'étaient-ils tous demandé, au moins une fois par jour, lorsque la nuit était clouée au sol et qu'ils étaient encore là recroquevillés, accablés au fond d'une fosse répugnante ou derrière une murette dérisoire, respiraient-ils et avaient-ils encore tous leurs membres alors que celui avec qui ils partageaient une amère cigarette, la veille, pourrissait déjà dans un sillon ou avait été transporté d'urgence par une équipe de secouristes, deux moignons à la place des bras ? Et c'était eux qui, comme témoins vivants, émergeant d'un autre holocauste militaire, percevaient la récompense de ne pas avoir reçu un morceau d'éclat dans la tête. Piètres durs affublés de loques quand ils avaient échappé au shéol, Dieu ne sait pas trop comment puisque trop quémandé, du gouffre ardent où errait l’orfraie poignardée, envolée de l’autel sacrificiel.
        A toutes les tables, les hommes étaient imbriqués les uns dans les autres, unis comme les doigts de la main et entre eux , quelques femmes comme égarées parfois même ahuries d'être en un tel endroit et pour qui les conversations paraissaient du chinois lorsque les anciens parlaient armes et stratégies. Et ça discutait ferme. Baignées de nostalgie et imprégnées de douleur latente, les paroles étaient induites par une réticence asservie et un vif ressentiment envers leur hiérarchie qui les avait poussés à croire que l’aviation et la marine avaient tout pulvérisé sur le littoral et que leur débarquement ne serait qu’une partie de plaisir, canotage du dimanche. Un vétéran du 115e Régiment racontait que leur officier leur avait tenu le discours suivant pour les encourager : « Quand vous atteindrez la côte, plus rien ne vivra sur la plage ! A piece of cake ! Du gâteau ! ». Se reflétaient ainsi l'émotion intense, le râle de l’écoeurement que ressentaient les survivants du plus grand débarquement de l'histoire de l'humanité. La bière et parfois un cognac aidant, les langues se déliaient finalement et les propos lugubres du début devenaient vite plus cocasses voire même délirants. C'était à se demander si, au cours des tueries sanglantes, des crucifixions contre les rochers que leur mémoire avait eu tant de mal à oublier, ils avaient vécu des instants de collégiens où le rire et le tour pendable étaient de rigueur. Il semblait que si, à les entendre s’esclaffer d’une voix sonore et désopilante, ce qui secouait leurs corps distendus et déformés.
      A une table, un quatuor éclatait d’un gloussement gras et glaireux en se rappelant « Axis Sally », la « Pute de Berlin », qui de sa voix sulfureuse, sultreuse et veloutée tançait les braves gars du Midwest à renoncer au combat. Beaucoup de GIs l’écoutaient murmurer de douces paroles de réconfort, des mots d’amour entre les derniers airs à la mode. Ils pouffaient quand elle s’exclamait : « Pourquoi se battre pour les communistes ? Pourquoi se battre pour les juifs ? » Mais parfois, elle leur annonçait un message qui leur donnait froid dans le dos : « Salut à ceux de la compagnie C du 506e Régiment de Parachutistes. J’espère que vous vous êtes bien amusés à Londres le week-end dernier ! Oh, j’oubliais, dites au maire que la pendule de l’Hotel de Ville retarde de trois minutes ! » Et c’était vrai ! Enfin elle pouvait être si cruelle : « Demain le sang de vos tripes graisseront les essieux de vos tanks ! » L’un d’eux demande aux autres : « Qu’est-elle devenue à la fin de la guerre, notre Axis Sally ? » Un petit maigre aux joues rougies par le feu de la lame d’un rasoir mécanique répondit : « Eh bien Midge Gillars, la fameuse Axis Sally a fait douze ans de pénitencier puis elle est morte à Columbus, dans l’Ohio là où j’habite ! Une petite célébrité chez nous ! »
         Au fond d'eux-mêmes ils savaient que c'était aujourd'hui leur dernier baroud d'honneur, la dernière dissection d'une époque lointaine qui allait à jamais regagner les pages d'airain de l'Histoire. Alors les regards humides se paraient d'une ultime flamme, petite bougie d’un cul de lampe qu'ils auraient allumée dans leur martyrium.
         Chaque rescapé en ses propres termes maladroits, gênés, cathartiques mais ab inno pectore se soulageait de sa campagne purificatrice: Gold, Juno et Sword pour les anciens de la 21e armée britannique sous les ordres du général Dempsey. Elle s'ajoutait à la longue liste des victoires anglaises, Crécy, Trafalgar, Waterloo inscrites en lettres d'or sur ce continent pusillamine qui semble sans cesse les narguer et vouloir les détruire. A côté de l'Anglais, l'Américain et les opérations Utah, Omaha, noms d'états et de villes chers à leur pays, sites particulièrement tranquilles qui ne connurent aucune guerre sinon quelques escarmouches avec les indiens et qui sur les cartes de Normandie s'étaient substitués à ceux de Vierville-sur-Mer ou de St-Martin de Varreville. Et l'intrépide 29e Division sous le commandement du général Omar Bradley prenait rang auprès des régiments vainqueurs de Gettysburg ou sacrifiés d'El Alamo, victoire magistrale, à leurs yeux du Mal jugulé par le Bien.
     Et les chaînes de télévision allaient promptement s'en donner à cœur-joie. Frelater cette banale journée, récapitulation insipide d’un fait historique en un exploit goujat médiatique exceptionnel devenait essentiel dans la lutte infantile, sourde et sordide des taux d'écoute. Occasion unique d'une cérémonie commémorative qui dispose déjà d'une stature "de grand tournant de l'Histoire", elle était d'autant plus ourlée d'émotion intense et d'affectivité puissante que l'actualité ébranlait l'Est de l'Europe et la braisière ethnique et religieuse déchiquetait l'Ex-Yougoslavie. Le concours de circonstances qui en réalité n'en était pas un puisque, régulièrement, comme un battement lancinant de métronome, l'Europe se plonge dans un conflit ruiniforme, donnait une ampleur considérable au souvenir d'un "Evénement Passé". Cette journée aurait pu n'être que l’affable parade d'une momie embaumée que de temps à autre, les hauts sermonnaires ressortent de la morgue paléographique, promènent au grincement de crécelles, au tintamarre de casseroles comme pendant un chavarin de Bourgogne, sous l’œil coquin de la Thémis hilare, au chant d’un De Profundis et à l’oraison de Inclina Domine aurem tuam, afin de requinquer un semis de crédibilité de leur propre existence en tant que chefs d'Etat et exhibent aux yeux émerveillés du servum pecus. Mais cette vilse fornication ne serait qu’une réplique à la situation présente : la montée d'une litée accusée de fascisme en France qui jouxtait la terrible agonie d'un pays européen de l'ancienne zone de l'Est.
       La télévision avait assuré une préparation de kermesse paroxystique de longue haleine tout comme s'élaborait la mise en scène des cérémonies arcadiennes d'ouverture des jeux olympiques. Il fallait barboter dans le grandiose, piaffer dans l’éblouissant,frapper fort auprès du public tant la concurrence était meurtrière entre les chaînes et le taux d'écoute supranational. L'audimat se montrait aussi garce dans son châtiment que les ordres aboyés par les sergents à leurs troupes. Un point perdu était comme une division décimée : le coût devenait par trop extravagant et la clientèle allait renâcler. Aucune n'avait lésiné sur le monnayage, transportant et installant des tonnes de matériel électronique d'outre-atlantique ou des principales capitales d'Europe. Tout comme il y avait cinquante ans, les Etats-Majors au grand complet, s'étaient entourés d'experts de tout poil, des correspondants les plus versés en la matière, généraux gâteux à la retraite avec leurs macarons publicitaires, historiens éminents qui connaissaient tous les détails les plus juteux de cette époque. A l’insu de tous, par télépsychie, l’hypnose aimanterait au timon de l’actualité le peuple qui se débaucherait dans une contemplation divinatoire. Les spécialistes magiciens de la parabole falsifiée et de la pochade lubrifiée avaient fourré tous les atouts dans leurs mains. Armées d'une curiosité acharnée et d'une méthode de recherche infaillible, très informatisée, aseptisée, les prévôtés de documentalistes avaient violé les archives militaires, fouillé, classé, déchiffré, déniché des bouts de pellicules gercées, inédites, enfouies depuis un demi-siècle au fond de névés poussiéreux, pour en tirer une synthèse des plus pointues et abreuver ainsi leurs téléspectateurs de visions saugrenues, pansées mais encore souvent brutales, diffusées et commentées par des sphinx cravatés et des sphinges enrubannées ou enfoulardées, fuyant la litote, émules des moulins à paroles donquixotiques et leur rappeler ce que fut ce moment exceptionnel de l'Histoire.
          Un vrai feu d'artifice virtuel ourdi avec la plus grande minutie. La sublime gratitude aux vainqueurs qui avaient fracassé et enterré le monde du fascisme et patronisé à jamais un nouvel ordre mondial, une paix éternelle, un statu quo inamovible. Mais avec la régularité des saisons et des menstrues séculaires, l'Histoire cachottière refusait de s’instaurer vieille fille radoteuse remisée en quelque masure de convalescence ; bohémienne, elle arrivait toujours à s'échapper du local où voulaient l'enfermer les démagogues qui, un temps, avaient pris soin de la violer pour maintenir leur ascendant sur la malheureuse qu’ils voulaient vahiné. Elle se sauvait, en crachant ici et là dans les coins les plus inattendus des jets de feu qui incendiaient à nouveau villages et bourgades. Elle était trop friande de dévastations croustillantes et d'épisodes sanguinaires affriolants pour se laisser manigancer.
          Par cette journée grise et humide du 6 juin 1994, les vainqueurs, dans un fervent élan de camaraderie retrouvée, de souvenirs difficilement partagés, allaient rappeler à leurs rotures ce que fut, dans cette aube d'il y a un demi-siècle, l'apparition éthérée sur l'horizon bouché par des brumes artificielles, des milliers de cuirassiers, torpilleurs, bateaux de plaisance, caboteurs, tout ce qui pouvait flotter et transporter en ses flancs des hommes, drakkars devenus barges.
          Mais sous les coques battues par les vagues savonneuses, contre la proue chahutée comme un bouchon funèbre, la mer sarcastique n'avait pas changé. Elle respirait avec ses sautes d'humeur, ses toux anarchiques et ses suées de fièvre que les hommes de quelque origine qu'ils fussent, ne purent jamais encore maîtriser. Et en ce matin-là, son ressac capricieux se moquait éperdument des dynastes narcissiques frappés d’aérophagie discoursive qui avaient lâché l'ancre à plusieurs encablures du rivage portant le nom de "Bloody Omaha" comme elle l’avait fait. . . .

Ilkya chapitre 2  1ere partie cliquer ici

 

par Raid Denger publié dans : Ilkya (Français)
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