Au jour dit, ce vendredi 25 octobre 1969, je me rendis avec certains de mes étudiants, les plus courageux, puisque les autres n’avaient pas la moindre notion de qui était cet énergumène, sur le campus de Cornell, l’université amie. Nous suivîmes notre conférencier une partie de la matinée et le retrouvâmes sur le plateau de télévision d’une chaîne locale. J’avoue que quand je le vis en chair et en os, je le détestai d’instinct. Il représentait à mes yeux, tout comme Lapiche du TCF auparavant, en dehors de toute opinion politique, le type d’individu qui donnait une mauvaise image de la France. Pédant, un brin cynique, méprisant envers les inférieurs culturellement, il regardait de haut ceux qui lui étaient présentés. Lorsque je lui serrai la main, je ne sentis que des phalanges molles tendues lascivement comme pour un baise-main. Mon impression fut déplorable et c’était lui le ministre de l’intérieur qui avait envoyé au casse-pipe des milliers d’appelés en Algérie. Comme j’avais bien fait de refuser d’entrer dans la fournaise. Néanmoins j’eus le savoir vivre de n’en rien laisser paraître. Inutile de le juger plus longtemps d’un passé qui avait quitté mon esprit. Du bout des lèvres, avec une moue pincée, il avança une plate formule de politesse. Je m’en contentai et n’en fis pas une minute de gloire. Pour se retrouver après son long parcours historique à quémander une obole en plein cœur des champs de maïs, il devait y avoir le feu en la demeure. Ni tapis rouge, ni véhicule blindé, juste un professeur dans sa vieille Toyota qui l’avait récupéré à l’aéroport. Son ego en prenait un sacré coup, lui l’habitué des couloirs de ministères et des antichambres de palais présidentiels. Enfin ce qu’il ne fallait pas faire pour deux mille dollars ! Et son regard, derrière ses paupières lourdes et plissées indiquaient clairement que sa souffrance n’était que provisoire. Il serait bientôt propulsé à nouveau dans la sphère qui lui convenait le mieux : la fréquentation des grands de ce monde. En attendant il ramait.
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