Mardi 20 mars 2007
Aussitôt le crottin récolté, nous partions après manger vers le pont de l’Antenne. Le cortège que formait la classe était bon enfant, détendu. Nous marchions sur la largeur de la route puisqu’il n’y avait aucun véhicule à moteur qui roulait. La circulation était réduite à zéro. Seules des charrettes grinçaient et on les entendait venir de loin avec leurs roues cerclées de fer. Parfois s’élevait un chant lancé par une grande fille et l’on reprenait en chœur le refrain. Cette armée en désordre claquait du talon pour bien marquer le pas et le son éclatait encore plus fort lorsque nous traversions une forêt de sapins. Quelle joie incommensurable d’être à l’unisson avec la nature, la chaleur nous enveloppait comme une couverture et les grands tenaient les petits par la main. J’adorais blottir ma main dans celle chaude d’une grande de la classe. C’était soit Christiane, soit Paulette qui me couvait ; il passait en moi un courant de bonheur. Quand on ne me prenait pas la main spontanément, je la cherchais alors comme un chaton cherche refuge sur les genoux de sa maîtresse. Elle me rassurait surtout lorsque nous approchions du pont. Je le sentais de loin comme un immense précipice qui allait m’engloutir. Je tremblais à son approche, entendant les eaux tumultueuses et grises qui arrachaient tout sur leur passage, moi compris si je m’approchais trop. Il me fallait m’accrocher à quelqu’un comme à une bouée de sauvetage. J’avais peur des ponts et lorsqu’il fallait le traverser comme cela fut le cas à Châlons pour rejoindre ma grand-mère, je devais être encadré par des adultes. Toutes les fois qu’il fallait passer de l’autre côté, c’étaient Paulette et Christiane qui se chargeaient de moi. Les yeux fixés en l’air puisqu’elles me conseillaient de ne jamais regarder vers le bas, je franchissais l’obstacle sans encombre.
Du seau, Melle Gérardin, extrayait des pincées de crottin qu’elle dispersait autour des capucines d’un jaune vif , le recouvrait de terre et enlevait les mauvaises herbes. Au pied du parapet de terre, la tache vive de couleur safran, illuminait l’entrée du pont . Plaisant à l’œil, radieux au soleil, le lit de fleurs apportait une touche de beauté à l’austérité de la pierre sombre du pont. Puis nous repartions vers le village. Si l’on avait le temps, nous allions jusqu’au deuxième pont, celui qui était au pied du village et le même cérémonial se déroulait. Une autre leçon de choses était plus écologique en employant un mot à la mode. Nous partions tous ensemble dans les champs de pommes de terre pour y ramasser les doryphores. Nous avions chacun une vieille boite de conserves. En soulevant les feuilles, nous repérions les insectes que nous mettions dans le récipient en fer blanc. Ca grouillait de partout. Ils se grimpaient les uns sur les autres pour tenter de s’échapper. A l’école, un feu était allumé et les boites jetées dans les braises. Les bestioles nuisibles grillaient dans des sifflements intenses. Fascinés, nous regardions sans penser que très loin en Allemagne, le même supplice était infligé à des hommes, femmes et enfants. Enfin dernière anecdote plus plaisante : nous partions par la côte de Montcusel pour cueillir le tilleul. La nature faisait partie de notre éducation et nous y apprenions comme dans un livre ouvert. Elle nous entourait et nous exploitions sa richesse sans la détruire. Mais c’était il y a bien longtemps !
Une autre approche de la campagne nous était inculquée : la vie des animaux. A Paris, les seuls que nous pouvions voir étaient quelques chats de gouttière qui filaient dés qu’on s’en approchaient. Parfois nous en coincions un sous une porte cochère et en le serrant bien contre nous, nous lui attachions une ficelle au bout de la queue et nous le pendions à la poignée de la clochette au 13 rue d’Eupatoria où habitait une concierge acariâtre qui trouvait toujours à hurler contre les gosses qui selon elle faisaient trop de bruit dans la rue. Alors nous organisions nos petites tournées pour la faire sortir et de sa loge et de ses gonds. La pendaison du chat à sa sonnette, poignée que l’on tirait et qui par un fil de fer faisait vibrer une clochette. Le chat devenait fou accroché par la queue. A l’intérieur, on entendait le grelot infernal avant de filer comme des voleurs. Puis du coin de rue nous observions la terrible scène. La pauvre concierge, une femme grasse et bancale, tentait dans de monstrueuses vociférations et d’abominables jurons de détacher la malheureuse bête qui miaulait férocement. Un passant venait l’aider et d’un coup de couteau, elle coupait la ficelle. Le chat filait sans demander son reste et l’infortunée femme rentrait dans le couloir, les mains griffées de dizaines de marbrures en sang. Nous chenapans serrés les uns contre les autres , le ventre douloureux de rire, nous savourions ces instants de misérable vengeance. Et elle de s’en prendre encore plus méchamment au premier qui lui tombait sous la main, pour effacer son humiliation. Cycle sans fin entre ennemis naturels !
L’autre machination que nous complotions, mon frère et moi à l’aide des copains de Chancia était encore à nos yeux d’enfants sans pitié encore plus amusante. Cette année scolaire dans le village jurassien, en plein hiver alors que la bise brûlait les oreilles et gelait les doigts, nous nous emparions d’un chat et nous lui enfilions, en guise de sabots, des coquilles de noix vides au bout des pattes. Puis on le lâchait sur une grande plaque de verglas qui lui servait alors de patinoire. Voulait-on l’entraîner au championnat du monde de patinage pour félins ou alors pour le revendre à un cirque ? En tout cas la bestiole partait dans tous les sens, ses membres s’écartant brutalement sur la surface lisse, ne pouvant se retenir de ses griffes. Il miaulait de frustration de ne pouvoir se tenir debout et sa gueule ouverte crachait des cris rauques. Il partait vers l’arrière, cabrait les reins pour retrouver un équilibre précaire puis par un rétablissement dérivait en arabesques incontrôlées . Une leçon de patins à glace pour débutant qui nous pliait en deux de fou rire. Jusqu’à ce qu’un passant nous tombât dessus en nous insultant et distribuant des coups à droite et à gauche : le pauvre minet, complètement déboussolé, tremblant de froid se voyait délivré de ses brodequins dignes de ceux de l’Inquisition et disparaissait dans les fourrés.
Nous étions cruels certes aux regards des adultes mais cette attitude perverse n’effleurait pas notre esprit puisque, une fois notre folie terminée, le chat récupérait vite et semblait oublier notre méfait. Sans le savoir évidemment, nous ignorions que partout en Europe, au moment où nous torturions notre malheureux chat, d’autres êtres humains faisaient pire que nous sur des enfants , des femmes et des enfants. Alors toi qui me lis, ne nous lance pas la pierre !
Heureusement que nous avions des occasions de nous rattraper et de nous montrer tendres et doux avec d’autres animaux. Ma grand-mère possédait une bonne douzaine de lapins, enfermés dans des cages en treillis au fond du jardin. Amusant d’ailleurs puisqu’elles étaient à côté du cabinet d’aisance, cabanon en planches dressé contre le mur des voisins au beau milieu de gigantesques plants de rhubarbe. Etait-ce le sol fertilisé par notre apport digestif ou était-ce l’espèce qui la rendait si impressionnante. Mais ce dont je me souviens c’est qu’elle donnait une confiture excellente dont on se régalait le matin. Comme longtemps à la campagne, la séance de soulagement était épique surtout l’hiver. Il fallait grimper sur la plateforme percée d’un trou, abaisser sa culotte dans le courant d’air et par un savant équilibre s’assurer que toute évacuation ne retombait ni sur le bord, ni sur les chaussures. Puis prestement, d’un coup de morceau de revue – difficile à trouver pendant la guerre – d’un reste de papier d’emballage ou même d’une section de feuille de rhubarbe, le derrière était plus ou moins essuyé et à toute vitesse nous rentrions à la cuisine. Attention à une diarrhée chopée dans la mauvaise saison : on mettait des engrais sur tout le chemin !
Ces lapins, dodus et soyeux , venaient grignoter les épluchures de pommes de terre au creux de notre main ou dévoraient d’une bonne mâchoire l’herbe que ma grand-mère et nous-mêmes ramassions le long des routes et dans les champs. Leur museau se froissait en attrapant les plantes et de leurs dents hachaient menu leur pitance. De la paume, mon frère et moi en profitions pour caresser leurs oreilles et leur pelure sur le dos : c’était chaud et doux et je sentais sous les ongles leurs côtes et leurs vertèbres. C’était une partie de plaisir qui se renouvelait tous les jours jusqu’au jour où…
Ce fut un horrible crime à mes yeux d’enfant. Surtout pour le premier ! Mon grand-père, un dimanche matin se dirigea vers les cages, un couteau au poing. Intrigués , mon frère et moi nous le suivîmes. Imperturbable dans sa veste côtelée verte aux boutons de cuivre, il saisit l’un des lapins, et pas n’importe lequel, mon favori, un beau blanc aux longs poils et aux yeux rouges. Tenu pas les oreilles, la bête se débattait en jetant des coups de patte contre le flanc de mon grand-père. Puis d’un geste précis, à l’entrée de la grange, au-dessus d’une cuvette, il égorgea la malheureuse bête : plusieurs sursauts, la fourrure se tâcha de sang et un filet remplit le fond de l’ustensile. Habile comme s’il avait fait ce geste toute sa vie, l’H découpa la peau du cou et d’un coup sec lui retira sa fourrure. Les yeux grands ouverts, je frémis devant le sacrifice comme l’aurait fait Abraham devant son mouton mais je ne quittai pas le lapin du regard. J’étais fasciné de la facilité avec laquelle mon grand-père avait transformé un gentil lapin en un morceau de viande rouge et appétissante. Car la plat qu’allait nous préparer la grand-mère me mettait déjà l’eau à la bouche. Il faut dire qu’elle était excellente cuisinière et que cette année passée dans le Jura nous changea des purées de rutabagas que nous avions du mal à avaler à Paris.
En cortège, le grand-père et ses deux petits-fils revinrent à la cuisine, bien chaudement douillette et la carcasse fut solennellement déposée sur une assiette. Aussi cérémoniale fut la découpe du lapin. Ma grand-mère en un tour de main, détacha les pattes avant puis arrière, fendit le ventre en retira les abats, le cœur, le foie et les rognons. De toutes les parties du lapin, ce furent toujours pour moi les meilleures et je n’avais pas de concurrent avec mon frère puisqu’il en avait horreur . Très vite pour le second puis le troisième lapin, je demandai à ma grand-mère de sectionner la carcasse, ce qu’elle me laissa faire sous sa surveillance. Depuis j’adore découper la viande en morceaux !
La peau rejoignit celles qui étaient déjà accrochées à un clou dans la grange. Ma grand-mère attendait le cri du marchand « Peau d’ lapins ! Peau d’lapins ! » pour aller les chercher et les lui vendre pour quelques sous. Elle fourrait la monnaie dans la poche de son tablier et pensait déjà à la friandise qu’elle s’achèterait à la foire d’Oyonnax où elle se rendait une fois par trimestre. Car ma grand-mère était atteinte d’une gourmandise sans nom : chocolats, gâteaux, bonbons tout lui était bon pour satisfaire sa passion . Peut-être un moyen d’oublier sa misère. Elle partageait avec nous mais quand elle le pouvait elle me privilégiait et j’étais complice de ses petits gestes quand elle me glissait en cachette une sucrerie. Je ne rechignais jamais à venir bavarder avec elle au coin de la table de la cuisine où il faisait si bon humer les odeurs de cuisson et d’écouter craquer les bûches dans le fourneau quand ce n’était pas s’imbiber du fumet de pain grillé qu’elle laissait en permanence sue le poéle. On parlait longuement et sa conversation d’un ton solennel était brillante : elle choisissait ses mots, exprimait ses pensées d’une façon claire et intelligente, ses histoires m’amusaient beaucoup que j’agrémentais de questions pertinentes et parfois trop curieuse mais elle n’hésitait pas à reprendre et à s’assurer que j’avais tout saisi. Lorsque le grand-père nous surprenait au milieu d’une discussion intense, il riait et en m’ébouriffant les cheveux m’appelait « l’avocat ». Il ne pensait pas si bien dire car cette profession m’aurait bien plu et par la suite j’ai mené une affaire rondement du tribunal en Cour de Cassation, sans avocat , et j’ai gagné ! Mon grand-père s’il avait été de ce monde aurait apprécié. Il ne se trompait pas de beaucoup, ayant repéré mon sens combatif de l’argumentation qui m’a toujours suivi et ne m’a pas encore quitté !
Nous mangions si bien chez mes grands-parents. La guerre était loin de nos pensées, la nourriture paraissait même abondante : mon grand-père possédait de nombreux champs à travers la commune, le long de la Bienne, sur les coteaux, au confluent. . La culture était variée : aux Broteaux près de la rivière, champ de pommes de terre, plus loin du maïs, du blé et même de l’orge que ma grand-mère faisait griller sur son fourneau à bois et à copeaux pour faire son café ersatz, une vigne dont mon grand-père tirait environ mille litres de vin, des pêchers, poiriers, pommiers et même plusieurs cognassiers dont elle cuisait les fruits pour faire une formidable gelée de coings. Nous complétions par les mûres ramassées le long des chemins, des pissenlits que ma grand-mère rapportait avec son herbe à lapins. Les plats préparés simplement étaient variés et délicieux. Le tout cuit au beurre ou imbibé de lait frais .Car rien ne manquait dans ce village encore à caractère agricole. Chaque foyer possédait des terres qui étaient consciencieusement entretenues et permettaient de survivre aux restrictions. Autour de chaque habitation, comme celle de mes grands-parents, de magnifiques jardins fournissaient légumes et plantes aromatiques, fruits – fraises, cassis – qui donnaient d’excellents desserts. Enfin le cheptel était encore abondant : vaches qui partaient en champs tous les matins, chèvres et moutons. Mon frère et moi allions chercher notre lait dans un bidon en laiton chez une lointaine cousine du grand-père en haut du village : elle s’appelait la Tillie et j’appréhendait de la voir. Elle était grande, voûtée comme de nombreuses vieilles et avait des cheveux roux striés de mèches blanches. Un fichu de laine violette, raccommodé mille fois, recouvrait ses épaules quand elle se rendait à l’étable pour traire ses trois vaches. Dans un seau cabossé et pas toujours très propre elle récupérait le jet des mamelles. Le lait jaillissait blanc et crémeux avec un bruit de métal. D’une louche elle remplissait notre récipient jusqu’au bord et fiers de rendre service, nous rentrions en aspergeant nos chaussures de quelques gouttes de lait. Aussitôt arrivés dans la cuisine, la grand-mère raclait la couche épaisse qui se formait à la surface et m’en donnait une cuillerée. Mon frère aîné n’en voulait pas, il ne l’aimait pas. Un délice d’avaler cette crème onctueuse qui sentait encore l’étable et la vache. De temps en temps nous ramenions plié dans un torchon, un morceau du beurre que fabriquait la vieille cousine dans une batte en bois qui puait le rance et le moisi. Qu’importe, en ce temps-là, aucune mesure d’hygiène ne venait troubler l’ordre de la nature et chacun, en ces temps de pénuries, était content de trouver du beurre même battu dans un engin d’une autre époque. C’est pas cela que nous étions plus malade qu’aujourd’hui bien au contraire : on construisait dans notre organisme une immunité contre les microbes, germes, virus dont on ne faisait pas de toute façon cas. La situation était autrement meilleure que celle que nous aurions connue à Paris.
Mes grands-parents avaient un mouton que mon frère et moi menions aux champs au bout d’une longue corde. Souvent nous nous retrouvions en bande avec les gamins du village qui l’un comme R emmenait sa chèvre appelée Charlotte, un autre R avec son mouton et de grandes filles avec leur vache. On rassemblait le troupeau hétéroclite dans une prairie et on partait en maraude : fruits, maïs que l’on faisait rôtir sur un feu de brindilles. Ce fut ainsi que l’on commença à former notre clique qui jusqu’à l’âge de quinze ans resta soudée pour toutes les vacances d’été.
Mais lorsque mon père et mon grand-père, après la Libération, pour célébrer, comme pour la fête musulmane d’Aïr kebir , la fin des privations et du jeûne forcé, égorgèrent le mouton, je crois que je fus parcouru par un courant de joie en pensant au succulent ragoût qu’allaient préparer la mère et la fille. Mais plus que ce festin, ce fut un sentiment de plus profondément ancré dans mon inconscient, un plaisir que l’on ose avouer à autrui de peur d’être considéré comme un être anormal, pervers, honteusement inhumain, ce fut de voir couler le sang. Inutile d’essayer d’expliquer par l’argument social : éducation malsaine, attirance nauséabonde, expérience enfantine refoulée et j’en passe et des meilleures. Il n’y avait au fond de moi qu’ une attraction féroce de voir non pas l’effet d’un meurtre, d’un sacrifice mais simplement la couleur du sang. Je reportais souvent sur moi ce plaisir : lorsque je me blessais, ce qui était dans nos escapades , je suçais la plaie , appuyais fermement sur les lèvres de la plaie pour faire saigner, ce qui évacuait les germes mais aussi faisait suinter le liquide.
Alors lorsque mon père et mon grand-père égorgèrent le mouton, je ne quittai jamais la scène des yeux, m’imprégnant d’images fortes comme tout membre d’un tribu sanguinaire qui voyait dans ce sacrifice un message d’idolâtrie adressé à leurs Dieux. Et depuis je ne lasse pas de spectacles avec effets spéciaux où tout explose, tout est détruit et les corps horriblement mutilés s’exposent indécemment aux regards des spectateurs. Ce goût ne me vient pas de ce dépeçage mais bien avant car il était tapi au fond de mon âme et ne demandait qu’à surgir au moindre abattage. Ce fut plus tard un engouement pour les corridas et j’aurais volontiers assisté à des jeux du cirque à l’époque de Domitien dans le Circus Maximus à voir s’entrégorger des gladiateurs ou des chrétiens jetés en pâture aux fauves . Horreur de la scène, joie de savoir qu’autrui se faisait dévorer au lieu de soi car tout est relatif dans la vie : certains survivent, d’autres meurent. Il fallait mieux être du côté des survivants et c’est souvent l’instinct, la lutte et l’audace qui font balancer la victoire de son côté. Cette philosophie de la vie s’apprend par petites doses et je crois que pendant la guerre ce fut par baquets que la société nous enseigna la volonté de s’en sortir.
De cette année, quoique ayant un âge où ni la conscience, ni la mémoire ne sont totalement formées, j’ai retenu un sentiment d’incroyable solidarité, d’un travail en commun et d’une approche presque à la Freynet avec la nature que nous n’avions nullement à Paris. J’en suis éternellement reconnaissant à ma mère d’avoir vécu une telle expérience aussi enrichissante. Ou dois-je plutôt remercier la fatalité de la guerre ? Là encore une fois , j’ai senti que mon sort avait été joué sur le tapis vert de l’histoire.
Si j’ai d’agréables souvenirs de cette année scolaire, par contre, dés le retour à Paris dans la classe de 8e - CM1- ( 1943-1944) du lycée Voltaire tenue par Mr Barthélémy, je me crus plonger dans l’enfer. En effet l’enseignant de cette classe me donne encore la chair de poule. De nos jours, il lui serait interdit d’exercer sa fonction tellement il se montra cruel. Mais en cette période sombre, les châtiments corporels étaient considérés comme un apprentissage de la vie et devaient forger chez l’enfant un moral de fer. Lui aurait été excellent dans un camp de redressement. La société entière acceptait ce genre d’éducation car elle était destinée à réduire les enfants en des citoyens soumis et loyaux au régime. Le gouvernement de Vichy n’était pas enclin à percevoir l’enseignement autrement. Fort soutenu dans sa démarche certainement par les autorités hiérarchiques qui voyaient en lui un maître à la poigne de fer qui n’admettait aucune dérive , il avait imposé à sa classe un régime disciplinaire digne d’un régiment de commandos.
Pour ma part, je réussis à passer à travers les punitions sauf je crois une ou deux fois. La première sanction dont je me souviens c’est de m’être fait violemment tirer les cheveux des tempes à en pleurer, ce que je fis sans doute. Je retins la douleur, pas mes larmes ou mes cris. La seconde pour une broutille quelconque m’a beaucoup plus marqué. Se tirer les cheveux, c’était la routine avec les copains ou mon frère. Mais là, le châtiment était ignoble : Barthélémy nous faisait mettre à genoux sur une barre d’acier triangulaire pendant un quart d’heure ou une demi heure selon la gravité de la faute. Le métal acéré nous pénétrait dans la peau et s’insérait dans l’os. Bouger était aggraver la souffrance puisque nous avions de plus les mains sur la tête. Un quart d’heure d’un tel supplice est long et plusieurs enfants chutèrent sur le flanc sous l’effet de la douleur. Il les relevait et en les secouant, les reposait sur la barre en y ajoutant quelques minutes. Alors il faut dire que tout le monde filait doux, qu’il n’y avait aucun bruit, aucun chahut pendant les cours et que les devoirs étaient bien faits et remis à l’heure. Cette méthode était aussi utilisée par la police pour faire avouer les suspects même après la guerre. La troisième punition dont je me souviens était classique : l’enfant tendait ses doigts serrés et recevait des coups de règle de fer sur les ongles. Ce châtiment, je l’ai vu opérer pendant longtemps puisqu’il était encore utilisé dans les écoles primaires à ma sortie d’école normale en 1955.
J’avais de bonnes notes et me plaçais dans les trois premiers et évitai ainsi le courroux du maître. Par contre mon frère dut être plus souvent châtié que moi mais lui était un dur à cuire et rien ne sembla le toucher sinon qu’il s’enfermait de plus en plus dans sa coquille. A la maison, la routine continuait : devoirs dont dictées, calculs et pour moi dessin. En effet j’aidais ma mère tant que je pouvais dans la préparation de certaines de ses classes. J’avais, paraît-il, un bon coup de crayon que j’utilisais fréquemment pour illustrer d’abord mes cahiers de classe surtout pendant les cours où je n’ennuyais, ayant déjà fini l’exercice et étant intolérant devant l’incompréhension des autres. Le maître reprenait la leçon, plus lentement, avec plus de détails, insistait sur tel ou tel point, revenait en arrière, prenait son temps pour que les derniers suivissent et moi ainsi que quelques autres, piaffions d’impatience. Etant assez disciplinés, nous évitions de chahuter ou de nous faire remarquer mais parfois l’attente étant trop longue pour passer à autre chose, on commençait à s’agiter singulièrement sur nos bancs et commencions à souffler presque à haute voix les réponses tellement elles semblaient évidentes. L’instituteur, calmement , tentait de faire saisir des nuances surtout en grammaire mais il percevait quand même comme un vent de lassitude souffler sur certains. Lorsque les interruptions devenaient trop visibles par les ricanements, des bruits discrets mais perceptibles, des rires retenus, des répliques entre nous trop bruyantes, il sévissait et on se retrouvait avec des exercices supplémentaires ou des « cent lignes à recopier », genre : « Je ne dérange pas la classe par mes rires. » à toutes les personnes et à tous les temps. Je me marrais en arrivant à « (Il ne fallut pas ) que tu dérangeasses la classe … poil aux godasses ! ». On passait le temps comme on pouvait. Alors il m’arrivait de gribouiller mon cahier de brouillons et de dessiner la caricature du maître : une grosse tête, un nez énorme, des oreilles d’éléphant, en espérant ne pas me faire prendre. Par contre pendant les cours de dessin, je m’appliquais pour tenter d’être le premier ce que j’étais souvent. Et à la fin de l’année scolaire, rares étaient les fois où je n’avais pas le prix de dessin, livre enveloppé d’un ruban rouge, qui était remis au cours d’une cérémonie solennelle devant amis et parents par un vieux monsieur tremblotant ( l’inspecteur) , le directeur et les enseignants. A croire que la couche supérieure de la hiérarchie dans l’Education Nationale répondait au principe de Peter : les membres de « l’Encroûté inférieur » avaient atteint leur niveau d’incompétence. J’en ai même eu un qui tremblait tellement que lorsqu’il pissait, on aurait dit qu’il se branlait !
Sur la table présidentielle s’entassaient des paquets de livres enrubannés : prix d’excellence – je le reçus une fois -, prix de discipline – jamais eu ! – et d’autres multiples pour récompenser les bons élèves. Puis le directeur nous affublait d’une couronne de fleurs en papier digne de celles distribuées par les Grecs aux vainqueurs des Jeux Olympiques.
Ma mère avait remarqué ce coup de crayon et m’encourageait puisqu’elle-même était douée pour l’art. Au lieu d’être restée institutrice, elle aurait pu facilement tant elle en avait les capacités, devenir prof d’art ou prof de maths comme la tante Alberte, sœur de sa mère qu’elle admirait beaucoup. Mais il fallait gagner sa vie, ne plus être une charge pour la famille et aider ses parents aux petits revenus. De plus son petit frère, l’oncle René, faisait des études avancés et mes grands-parents ne pouvaient en aucun cas supporter deux enfants
à l’école.
Quand arrivait Noël et que ma mère préparait la fête pour les enfants de sa classe, elle travaillait le soir sous le faible éclairage de la seule ampoule de la pièce qui servait de salle à manger, de chambre pour mon frère et moi, de salon et d’aire de jeux, le tout d’une surface de moins de vingt mètres carrés, à peindre des calendriers qu’elle vendrait aux parents le jour de la fête pour alimenter la caisse de sa classe. Je l’aidais d’abord à faire des bordures, puis à y ajouter des croquis d’animaux que je peignais. Elle par contre était la grande spécialiste des fleurs que j’admirais tellement elles étaient vivantes, fraîches, ressemblantes. Rien à dire, ma mère excellait dans la peinture des roses, violettes, pensées. Sous le dessin, elle collait un éphéméride à quatre sous. Puis nous nous attaquions à la confection des fleurs pour tresser des guirlandes et composer des couronnes qui servaient à décorer le préau de l’école. Avec du papier crépon vert, découpé en bandes, je l’enroulais serré pour faire des tiges. Je terminais en y faisant un nœud au bout. Puis je coupais des ronds dans une couleur rose, y perçais un trou au milieu pour enfiler une tige et en froissant le papier, pétrissais des pétales. Les roses attachées l’une à l’autre formaient une guirlande . Ma mère et moi étions les seuls de l’école à fabriquer ces décorations. Beaucoup d’enseignantes ne faisaient rien. Pourtant ma mère ne se plaignit jamais ou ne fit jamais de remontrances à quiconque. Elle s’adonnait à cette activité pour son propre plaisir et celui de ses enfants et parents. Elle avait compris qu’elle ne pouvait compter sur personne …. Sauf sur moi …. pour l’aider.
En un rien de temps, le jour de la fête, elle avait tout vendu . Moi, derrière la table, j’assistais à la ruée des parents qui venaient acheter les calendriers de Madame Girod. Je la sentais fière de son travail surtout que ses collègues ne faisaient pas grand-chose pour apporter de l’argent à l’école. Et je fus furieux le jour où j’appris que Madame Pi, la directrice, confisquait la moitié de la vente pour la caisse de sa propre classe, alors qu’elle n’avait rien à offrir aux parents le jour de Noël. Mais ma mère était comme cela : devant sa hiérarchie, elle s’inclinait et acceptait ses décisions. Je me disais comme j’avais dessiné près de la moitié des éphémérides que c’était le produit de la vente des miens qui filait droit dans les poches de « la mère Panpan » comme je l’appelais. J’apprenais à connaître la vie qui me guettait : les uns travaillent, les autres profitent. Très vite, naquit en moi un sentiment de conscience sensible à la lutte sociale. Je ne me laisserais pas rouler dans la farine, je n’accepterai jamais d’être volé ainsi. Mon caractère de battant se forgeait devant cette injustice.
Plus tard, lorsque la mère « Panpan » prit sa retraite et céda la place de directrice à ma mère, nommée par l’inspectrice « pour bons et loyaux services », un autre incident pénible me mit dans tous mes états et me montrèrent ce dont cette femme maîtresse était capable quand elle avait affaire à une femme comme ma mère. Panpan occupait le logement de fonction au-dessus de l’école : il était spacieux, bien éclairé et évidemment mis gracieusement à la disposition de la directrice. Or Pi était dépensière et avait rarement un sou à son nom. Ses tenues extravagantes mangeaient une grande partie de son salaire. Elle n’avait jamais pensé à ses vieux jours en achetant un pied à terre quelque part en France. Alors, ne sachant où aller, elle manipula ma mère pour qu’elle la laissât profiter du logement tandis que nous continuions à être serrés comme des sardines dans notre studio. Le second appartement de fonction avait été confié par Panciroli à sa belle sœur qui n’était pas dans l’enseignement, privilège qu’elle avait donné à sa famille. Ma mère s’est littéralement écrasée devant le respect qu’elle avait toujours porté à cette femme qui lui rappelait étrangement le côté maternel de sa famille. Pendant cinq ans, la durée de la direction de ma mère à l’école maternelle de Ménilmontant, Panciroli et Rouquié, la belle sœur profitèrent de la générosité, je dirais l’imbécillité, de ma mère à ne pas faire prévaloir ses droits. Cet épisode ne fit que confirmer mon mépris pour toute échelle hiérarchique et annihila toute déférence que j’eus pu – ou dû – avoir pour mes supérieurs. Chaque personne comme la lune a deux faces : la publique ( au soleil) et la privée ( cachée). Le côté tourné vers l’extérieur, côté parade, façade papier mâché , peut montrer un individu affable, brillant, autoritaire ayant un sens de la responsabilité mais de l’autre versant faire preuve d’égoïsme, de vanité et de cruelles intentions. Le privé dominera dans toutes les décisions particulières qui toucheront l’intimité du couple et de la famille. Comme Panpan, farouche défenseur de l’école laïque, publique, gratuite, beaucoup de nos gouvernants – même ministres de l’Education Nationale - mettront leurs enfants dans des écoles privées démontrant ainsi qu’ils n’ont nullement confiance dans le système éducatif qu’ils sont censés défendre et promouvoir. Je reviendrai plus tard à cet aspect hypocrite et pervers des élus , car je l’ai vécu de l’intérieur ! Ma mère trop aveuglée par le classement social ascensionnel dont elle faisait partie ne voyait aucun mal dans ces turpitudes. Bien au contraire de mon raisonnement et de ma logique : face à ces dits supérieurs qui imposaient leurs vues, leurs diktats et leur immunité, je me révoltai constamment et leur fis la guerre. En aucun cas, je me laisserai dominer par un homme ou une femme qui n’avait sur moi que la prépondérance de l’âge, du titre ou de l’expérience. Tout n’était qu’une question de temps pour les rattraper puis les dépasser, pas une question de savoir-faire ou d’intelligence. Cette attitude, dans les années qui approchèrent de la maturité, ne fit que se renforcer, quitte à devoir faire face à de sérieux problèmes. Mais mon champ d’action, la résolution de mon caractère m’offrit toujours une sortie de secours.
En cette année 1943-44, puisque, tout petit, on ne compte pas en année fiscale mais en année scolaire, nous étions revenus de Chancia et avions repris nos cours au lycée Voltaire. La vie quotidienne était devenue atroce, les gens avaient de plus en plus de mal à se nourrir, les queues s’allongeaient devant les rares boutiques qui présentaient encore des marchandises. Il faisait froid, très froid et le chauffage central de notre immeuble ne marchait plus. C’était comme dans tout le quartier , à chaque famille de se débrouiller pour trouver de quoi allumer le fourneau. Mon père était rentré mais restait fort prudent dans ses sorties. Il avait installé un poêle dans la chambre côté parents et nous l’allumions le soir en rentrant de l’école. Mais encore fallait-il trouver de quoi l’alimenter ? Tout était bon pour récupérer du bois. Dans les squares, on coupait les haies et les buissons, parfois les arbres, on arrachait les lattes des bancs, les planches des palissades, les pieux des chantiers. Tout ce qui pouvait s’enlever et servir de combustible partait dans la journée et surtout la nuit. Les enfants étaient comme des moineaux qui s’éparpillaient dans le quartier à la recherche de nourriture et de matériaux de chauffage. Mon frère et moi faisions partie de l’envol.
Mais, débrouillard et sans peur, non sans reproche, j’arrivais à mettre la main sur de l’or noir, si rare à cette époque : du charbon. Ce fut le hasard qui me mena la première fois sur le boulevard de Ménilmontant. J’allais avoir huit ans. Je vis un attroupement de gamins qui suivait une charrette tirée péniblement par une haridelle maigre comme un clou. La pauvre bête, fouettée à grands coups de lanière, tirait un lourd chargement de sacs de charbon. Derrière, un grand avait lacéré un des sacs avec un couteau et de la plaie béante, coulait un flot de boulets. Tous les garnements, malgré le sifflement du fouet, se ruaient pour ramasser les morceaux tombés au sol. Je me mêlai à eux et prestement, grâce à ma petite taille et à ma souplesse, je me retrouvai sous la gouttière. En un rien de temps, mes poches étaient pleines, mon tricot relevé rempli et je m’esquivai avant que les grands ne me tombassent sur le dos. Triomphant je rentrai à la maison, le visage noir de poussière, des mains de charbonnier, sans parler évidemment de l’état dans lequel se trouvaient mes vêtements. Ma mère me regarda puis m’aida avec le charbon sans me disputer. Elle était trop contente d’avoir une poignée de charbon, suffisamment pour un ou deux jours. Quant à moi, non seulement fier, mais ravi d’être dans cet état. C’était la preuve de ma combativité, la preuve de ma prouesse. Et je gardai en moi cette idée que pour réussir, il fallait se salir. C’est ma marque, mon sceau, mon logo, le signe que j’ai fait quelque chose. Je viens d’apprendre que j’étais né dans une année chinoise du cochon. Tout concorde ! Tous mes vêtements furent frappés de taches et ils le sont encore maintenant au grand désespoir d’abord de ma mère puis de ma femme.
La formation du caractère provient de multiples expériences qui s’accumulent au fur et à mesure que l’individu passe d’un stade de la vie à un autre. Mais c’est surtout pendant la petite enfance que se gravent les faits marquants qui détermineront son attitude, ses réactions devant des situations inhabituelles. D’autant plus percutantes que les premières années de sa vie se déroulent dans des circonstances dramatiques. Or déjà à l’âge de sept ans, j’avais connu l’exode, la faim, la peur, le risque mais aussi la débrouillardise, le sang-froid, l’audace, la lutte, le toupet, le vol et la magouille. Pour survivre et surtout pour une mère, élever et nourrir ses quatre garçons, il lui fallut une sacrée dose de courage. Mais nous les deux aînés, étions décidés à lui prêter main forte dans la mesure de nos moyens. L’épisode du charbon montre bien à quel point il fallait saisir toutes les occasions qui se présentaient pour apporter une solution à nos problèmes. Sur le qui-vive constamment, attentif aux moindres rumeurs, aux moindres mouvements de foule qui indiquaient par exemple l’arrivée de marchandises dans une boutique du quartier , aucune hésitation n’était permise : il fallait foncer, anticiper, se battre.
