CHAPITRE 19
Le 6 juin, St-Laurent-sur-Mer à 14 heures 37
L'agitation fébrile s’accrut sur les plateaux de télévision, comme à l’apogée de l’Altjira des Aruntas ou du Bugari des Karddjeri, la venue du Grand Temps Mythique, l’instant insolite et merveilleux de la contemplation de la divinité : l'annonce de la théophanie proche des podestats de la terre, semait un vent de panique parmi la domesticité présente au sacrum. Les preneurs de sons ajustaient le niveau de leurs décibels, vérifiait la fiabilité de l'équipement, serrait leur casque d'écoutes autour de leurs oreilles et s'assuraient de la rigidité des perches qu'ils tendraient à bout de bras pour récolter la moindre bribe de commentaire. Quand le dignitaire daignait répondre aux questions qui le fouettaient comme un bruit de vagues en furie, la plus débile allusion pouvait, dans un contexte ensuite décortiqué par tous les chroniqueurs de bon et mauvais aloi, apporter une vue contradictoire à une tendance économique ou être balancée à la face d’un adversaire politique comme un os à ronger, préambule à une série d'interrogations sur la véracité d'une décision entérinée la veille. Le journaliste est le miroir du vicaire terni, tombé dans les oubliettes des sondages. Il sert de lunettes d’approche, jumelles de théâtre au prieur déchu pour rechercher sur la scène du monde le fait divers qui ne pourra que corroborer son opinion personnelle. De sa griffe maniérée l’ex-élu concédera l’importance voulue à l’événement bien souvent banal mais en suivant les conseils de Flaubert : « Il faut peindre bien le médiocre. » Et c’est au cours de ces occasions qu’il s’y emploie le plus. Dans un entretien vigoureux, il panse l’actualité pour lui redonner du lustre, la fait reluire sans pour autant la frotter à rebrousse-poils au cas où ce personnage acculé aux déboires du moment ne rebondisse sous les feux de la rampe politique après une longue traversée du désert. Autant demeurer quand même sur un terrain neutre. Le chamois de son interpellation redonne alors du brillant à un galimatias décati, trop souvent raccorné mais qui dans le cadre du petit écran étincellera quelques minutes dans la pénombre du journal télévisé. Rater ainsi cette sainte parole à la suite d'un incident technique vaudrait à la chaine un sacré coup de couteau dans le tissu de sa réputation et les conséquences financières pourraient s'avèrer coûteuses. Alors il valait mieux réviser son matériel deux fois plutôt qu'une. Quant aux preneurs de vues, certains perchés comme des vautours sur leurs échafaudages ou assis comme des canoniers au bout de bras d’acier se dépliant en accordéons giratoires, ils visaient tous azimuths, concentrant leurs tirs groupés sur des spectateurs qui, voyant un objectif dirigé sur eux, vivaient alors ce qu'Andy Warhol appelait : "Leurs cinq minutes de gloriole!" et les mains se trémoussaient, les langues se tiraient et les grimaces grotesques surtout de la part des jeunes, apparaissaient à l'écran comme les immondes soeurs gorgones, avec leurs chevelures électriques dressées sur la tête comme autant de serpents, les yeux exhorbités et une bouche déformée par un rictus de plaisir d'être soudain "passé à la télé". Pour cerner leurs images, hors antenne, ils recherchaient les gargouilles des temps modernes, énergumènes qui, par leur tenue ou leur comportement, pouvaient friser la divagation.
Les commentaires, dans toutes les langues, prenaient feu de toutes parts : les heures précédentes languissantes et ternes, à tenter de conserver un auditoire aussi éphèmère qu'une averse de printemps, tellement la manie de courir d'une chaine à l'autre prenait de l'ampleur parmi une population de plus en plus habituée à l'instantané et à la gratification immédiate de son expectation, allaient être remplacées par le dénouement tant attendu. Aidés d'un contingent renforcé de spécialistes, d'une armée d'experts en histoire et en géopolitique, ces journalistes avaient fini par épuiser toutes les astuces placées à leur disposition pour "amuser la galerie" et ainsi retenir suffisamment de téléspectateurs pour justifier les sommes phénoménales dépensées au reportage d'une telle bacchanale. Dans les coulisses, les manitous de l'audimat, flanqués de comptables, tabulaient les chiffres, les alignaient pour arriver à des statistiques qui viendraient conforter les hauts patrons des chaines et leur conseil d'administration. Alors, sur le plateau, se suivait une débauche de récits illustrés par de nombreux témoins surprise, repérés par un bataillon de recruteurs retords qui avaient, depuis des mois, ratissé large pour cueillir au fond de leurs filets aux mailles serrées, le poisson rare dont on faisait pour quelques secondes, la vedette de l'émission, le contraignant à puiser dans sa mémoire faiblarde des relents d'odeur de poudre, de terre fouettée par des obus, de cadavres pestilentiels ou de sang coulant de plaies béantes.
L'entretien mené à bâtons rompus parce qu'il fallait en arracher le maximum d'émotions avec le minimum de temps imparti à la séquence, paralysait le rescapé qui bafouillait, cherchait à retrouver un équilibre mental toujours mis à mal par l'âpreté de l'interrogatoire. Au bout des minutes autorisées, elles-mêmes amputées par la suite en studio à la table de montage, le malheureux était abandonné sur le bord de la route, au fond de son jardin, sur la place publique ; il venait de se faire extirper le cœur comme opéraient les Mayas au cours de sacrifices humains, étriper le ventre, tous ses souvenirs douloureux fourrés en boîte comme l'on transporte les organes dépecés d'un accidenté de la route qui aurait permis un tel massacre par les secouristes grâce à sa carte de donneur bénévole. Pantois, vidé de toute sa souvenance, il s'appuyait à un muret pour reprendre son souffle. Plus tard, entre deux publicités infectes, il retrouverait les lambeaux de sa vie, accrochés comme des peaux de lapins qui sécheraient au fil d'un reportage auquel la régie aurait ajouté de faux applaudissements, de faux rires, de faux documents pour donner un air de véracité à l'émission. Mais n'ayant aucun droit de regard, aucun accès à quelque modification, même pas un droit de correction ou de rectification, il assisterait au démembrement de son passé avec l'impuissance d'un expulsé qui se voit enlever tous ses meubles de famille. La sélection était impitoyable. Le sensationnel, l’inédit, l’unique sans valeur véritable, souvent un bain-marie d’un vieux film de guerre avait remplacé l’insignifiant. Complicité secrète de polichinelle entre le politique et le médiatique.
A l'heure présente, devant l'arrivée fatidique des régents, une ruée de charognards, caméra sertie dans la tête, la perche en avant telle une lance de joute, ceintures de batteries autour de la taille ou en bandoulière comme les cartouchières d'un bandit mexicain, s'éparpillait dans les tribunes, autour du parvis pour recueillir, sur les instances pressantes de leur éditeur-en-chef, un dernier portrait pittoresque, une ultime parole, un vaste panorama qui viendrait se gélatiner sur les décorations d'un brave vétéran.
Le caméscope et ses accessoires prolongeait la tradition de l’art tribal africain des masques votifs. Leur assiduité rappelait l’avatar remarquable dont les causes s’étaient ancrées dans les origines et les conséquences avaient servi à l’établissement de l’ordre moral et organisationnel du monde actuel. Les brandir régulièrement comme à l’occasion de ce cérémonial divin en assurait la permanence et la réactivait à des époques propices. Dans l’ethnie Kurumba, des acteurs masqués rejouaient les faits et prouesses du héros Yirigué et « chez les Dogon, les danseurs qui portent les masques « Kanaga » répètent les gestes du dieu » nous dit Jean Laude. Il poursuit en ces termes : « Ce sont de véritables spectacles cathartiques au cours desquels l’homme prend conscience de sa place dans l’univers, voit sa vie et sa mort inscrites dans un drame collectif qui leur donne un sens. »
Par conséquent la caméra qui a remplacé sur les épaules le masque fétiche et animiste d’antan, par la saisie des images ensorcelleuses et des sons enjôleurs capte la force vitale, contrôle les émanations cosmiques qui touchaient « les dix organes du sens » (Linga Purâna), manipule les énergies universelles qui permettent de communiquer avec le monde entier devenu le village de chacun. Elle puise par sa forme zoomorphique, son objectif avancé comme un museau de fauve, ses antennes déployées, son regard scrutateur de divinité avide de soupçons, tous les signes, postures symboliques, ces mudras hindous qui « mettent l’être humain dans un état de réceptivité » d’après Daniélou. Cette recherche conceptuelle, préoccupation majeure de l’homme depuis ses origines acheuléennes a toujours guidé la curiosité de l’être humain afin de l’inciter à combler ses ambitions. La télévision tout comme la « télété », cette liturgie dispensée par un thiase mystique, lance à longueur d’ondes, sa psalmodie visuelle et auditive langoureuse destinée à engluer autour des nouvelles déités et d’insolites évangiles (stars et dogmes économiques et politiques) la plèbe en transes estatiques et de la transformer le temps d’une fête comme celle d’aujourd’hui en fervents bacchantes.
Le caméraman, chasseurs d’images truculentes, de visions apocalyptiques par son heaume électronique, fixé à sa taille par des bretelles, relié à la régie par une toile d’araignée, endosse un court instant la personnalité visée ou la victime éplorée. Par cette osmose éphémère mais solide, il « extériorise la conscience, révèle le sujet à lui-même sous la forme de sa participation à la continuité de la vie, à travers la mort et au renouvellement phénoménal d’une essence qui ne peut se manifester qu’ainsi. »(M. Griaule). En clair l’utilisateur de la caméra avec ses deux accolytes, le preneur de sons et le reporter sont liés par cette projection temporaire, aigüe, sensibilisée à travers les divers clones qui font face à l’objectif à la vie éternelle, spirituelle et universelle qui forme l’essence, le patrimoine, l’histoire de la civilisation, la transmutation perpétuelle de l’humanité. Le loup de bois est perpétré dans le contact avec le divin grâce à l’œil magique du devin.
"Encore trois minutes d'antenne, entendait-on dans les écouteurs, avant de revenir au plateau, un peu comme la formule célèbre, "à vous Cognacq Jay", c'est fini, circulez, ya pus rien à voir ...
Toutes les chaines de télévision, pour faire du chiffre, de l'audience, étaient condamnées à faire du reportage ramasse-crottes, envoyant leurs fins limiers renifler au ras des trottoirs les moindres émondices, excréments, déposés par les célèbres tricksters ou les jerkers les plus en vue, afin d'en retirer des effluves qui épandraient un semblant d'authenticité à leurs heures creuses. Ils venaient de partout à se bousculer, à coincer l'original. Dans les studios, les télévoyeurs se glosaient en triant les séquences expêdiées par leurs correspondants avant de les brasser, de les découper, de les recoller, de les "éditer" en un mot de trafficoter afin de faire impact sur les spectateurs qui, naifs, ne sauraient plus distinguer le vrai du faux, le rêve de la réalité, la provocation de la décence. A coups d'images tronquées, de commentaires truqués, de reportages mensongers où abondent les techniques du théatre de boulevard, la régie mélangeait à l'entretien assassin des réactions à chaud. Les chaines créaient du sensationnel et attiraient ainsi le badaud télévisuel qui faisaient du lèche-télé, entre des "zappings", terme barbare pour indiquer l'absence totale de concentration d'un « homo ludens » qui ne croyant plus qu’au jeu de scandales scatologiques, a cessé de s'investir dans un sujet de passion. Chaque jour elles lui fourguaient alors son overdose de convulsions siroteuses. A tout prix, souvent au travers de l'incompétence, de la malhonnêteté, de la mignardise douteuse, des énigmes dignes de celles du Sphinx, il fallait faire du cubage : auditeurs, clients, publicitaires. Etalage de vulgarité et de grossièreté, encouragé par les pouvoirs publics qui voyaient, dans l'épanchement du minable et du grotesque comme une soupape de sécurité à la grogne du petit peuple. L’abêtissement des citoyens allogènes dans cette nouvelle culture de l’info devient systématique dans le moindre recoin de la planète. Même parmi les indigénes qui en une fraction de vie ont sauté du tout vide cosmopolite au médiatique forcené, basculé des mœurs traditionnelles à l’insertion aberrante dans la techno-communication polysémique y sont passés : » Les techniques du pouvoir, c’est-à-dire les techniques d’abrutissement collectif – il y a un haut-parleur dans tous les villages qui diffuse le discours du chef, il y a une télévision qui donne les mêmes nouvelles. Ces techniques se diffusent avec la vitesse du feu dans la prairie et ont envahi toute la terre. » dit Cornélius Castoriadis. De plus la "provoc" facilite l'écoulement de la bile de la populace qui, happée par les émissions info-spectacles, ne pense pas sonder plus profondément les raisons de sa turpitude. Hui Zinga justement dans sa théorie de l’homo ludens démontre que « le stade, la table de jeu, le cercle magique, le temple, la scène, l’écran, le tribunal sont également par la forme et par la fonction terrains ou lieux de jeux ; c’est-à-dire espaces consacrés, domaines saints, définis, séparés où certaines règles sont en vigueur. Ce sont des mondes temporaires au sein d’un monde habituel et qui servent à l’accomplissement d’un acte qui trouve sa fin en soi-même. » Le mégalomane y puise donc l’adulation, le médiatique, le grandiose et le spectateur l’absorption.
"Le message est le médium" a dit Marshall McLuhan en parlant de l'importance de la technicité qui dominait de plus en plus outrancieusement le contenu du programme. Grâce aux nouvelles technologies, avec un mixage des plus pointus, des reprises d'anciens épisodes, des retours en arrière fulgurants et une masse impressionnante de moyens de mise en scène vaudevillesque, le moindre bougre qui annone peut être monté au pinnacle de la communication. A tous les coins de la terre, les reporters en sont de leur chansonnette médiatique, envoyée instantanément au poste central où tous les reportages seront répertoriés, numérotés par ordre d'importance, prêts à être diffusés à tout bout de champ. Si l'actualité est chargée, car c'est encore un peu l'homme qui fait l'histoire, quoi qu'il soit prouvé que les médias ont de plus en plus d'influence dans le déroulement des événements avec des risques de dérapages notoires comme la convention de Chicago, le montage bidon de Timisoara, le faux entretien du capitaine Karim ou de l'entretien monté de toutes pièces d'un Fidel Castro, alors la rédaction met au congélateur de la morgue de l'info, le plat insipide, l’émission secondaire, le factum insignifiant qui deviendra séquence de la plus grave importance lorsque le mandement tombera à plat.
En ce jour de commémoration, les rédactions se vautraient dans le bouche-trous, l'heure à l'antenne tenant plus du calvaire et de l'exercice de remplissage que de l'émission butoir qui, quoiqu'il arrivât, ne pouvait faire que le plein d'écoute car l'événement était de taille. Et dans les couloirs des studios, chacun regrettait les instants palpitants qu'avait offert la guerre du golf. Après le travail, tout le petit monde se précipitait devant leur poste de télévision pour être aux premières loges des bombardements de Bagdad et au courant de la journée de combats. Des résumés permanents, toutes les demi-heures, apportaient par leur pléiade d'images catastrophes, leur déballage de chimères cauchemardeuses encore accentuées par le décalage horaire entre l'occident et l'orient où le jour, on vivait la mort des nuits de Badgad, à la façon d'un roman-feuilleton avec ses vrais-faux massacres, ses vrais-faux charniers, ses vraies-fausses propositions de paix, un conte des mille et une nuits où l'enchantement de la Perse fascinait toujours autant l'imagination des descendants des croisés. Jamais un conflit n'avait tant pénètré nos salles à manger, accompagné nos repas, occupé nos soirées. Les cascades n'étaient pas chiquées, les effets spéciaux dépassaient tout ce qui avait pu être fait jusqu'alors à Hollywood et les truquages étaient de véritables leçons de propagande, dignes de celles de Goebbels. L'armée américaine avait enfin trouvé la muselière à la taille du public et les petits roquets de la guerre du Vietnam ne pourraient plus aboyer au passage des caravanes.
Des voitures officielles furent annoncées, le champ était dégagé devant la tribune officielle et la garde républicaine donnait un dernier coup de chiffon à ses bottes.
Les agents secrets scrutaient la foule avec d'autant plus d'attention que dans leurs oreillettes survenaient des appels fébriles de mise en garde. Derrière les tribunes, au delà des dunes, toute une armada de véhicules blindés faisait chauffer leurs moteurs et des hélicoptères allaient déposer leur cargaison de VIP,"Very Important Pretences", sur les tapis rouges.
Toute la Basse-Normandie avait été quadrillée, cernée, barricadée depuis plusieurs jours. Il fallait montrer patte blanche pour pénétrer le périmètre de sécurité. La "Cellule Cinquantenaire" créée à cet effet, dont le quartier général se situait à Rennes sous la direction du Général de Corps d'Armée Pons, avait procédé, comme de coutume, à la mise à l'écart de tous les éléments perturbateurs de la région. Les anarchistes avaient été exilés en Corse, au frais de la princesse, les dérangés mentaux mis sous séquestre pour la durée des cérémonies, les exhibitionistes récidivistes connus, éloignés chez des parents, enfin toutes les personnalités schizophréniques, capables de semer le trouble, avaient été placées hors d'état de nuire au bon déroulement des festivités. Pas de banderoles subversives, pas de pancartes agitées sous le nez des invités, pas de poings brandis dans un geste de défi, pas d'invectives, aucun signe de dissidence comme si la conciliation entre les alliés, dans ce moment émouvant de leur histoire, devenait prioritaire pour l'entente parfaite entre anciens vainqueurs.
En tant que journaliste accrédité auprès d'un service de presse, Robert Thompson avait suivi de près les préparatifs de la commémoration. Par les journaux, par les bulletins provenant de divers ministères et de leurs porte-parole, il était au courant des moindres détails du cérémonial, chronomètrés à la minute près. Cependant, il lui semblait que l'horaire n'était pas respecté mais il ne s'en souciait guère puisque l'opération n'était pas basée sur le temps mais sur le déroulement des phases de la cérémonie. Les instructions étaient d'une précision machiavélique et chaque membre du commando semblait les avoir suivies à la lettre jusqu'à présent.
